Interview réalisée par Natalie
Levisalles 25/11/1999
Avec 19 millions
de livres vendus dans
130 pays, Joanne K.
Rowling est assaillie
de demandes d'interviews
qu'elle refuse toutes
: elle écrit le quatrième
volume des aventures
de Harry. Exceptionnellement,
elle a accepté cet entretien
par e-mail...
On a comparé vos
romans à ceux d'autres
écrivains pour enfants
comme C.S. Lewis, J.R.R.
Tolkien, Roald Dahl
ou Sue Townsend.
Ce sont des comparaisons
flatteuses : il y a
des choses que j'admire
beaucoup chez ces écrivains.
Mais les ressemblances
sont assez superficielles.
Comme Lewis et Tolkien,
j'ai écrit une histoire
qui se passe dans un
monde imaginaire, mais
mon propos n'est pas
de transmettre des valeurs
explicitement chrétiennes
comme Lewis, et je n'ai
pas non plus inventé
une mythologie comme
Tolkien. Quant aux comparaisons
avec Sue Townsend et
Roald Dahl, c'est sans
doute parce que nos
livres ont en commun
l'humour et un penchant
pour les détails bizarres.
Pourquoi les enfants
adorent-ils les histoires
de Harry Potter ?
Ce n'est pas à moi
qu'il faut poser la
question. Je n'avais
jamais imaginé que ces
livres auraient un tel
succès. Au contraire,
mon seul espoir était
de les voir publiés.
Je les ai écrits entièrement
pour moi, et je trouve
très difficile d'en
parler de manière objective.
Les enfants que je rencontre
parlent surtout des
personnages; ils éprouvent
des sentiments très
forts pour eux et me
demandent de ne pas
faire mourir leurs préférés.
Comment expliquez-vous
que les grandes personnes
prennent aussi plaisir
à lire ces livres ?
Sans doute parce
que je les ai écrits
pour moi, et que je
suis une grande personne
!
Quelle distinction
faites-vous entre les
livres pour adultes
et pour enfants ?
Je n'en fais aucune,
et je n'en ai jamais
fait. Il ne me viendrait
pas à l'idée d'avoir
honte de lire en public
un livre qui est visiblement
un livre pour enfants.
J'ai lu Bilbo le Hobbit
à 26 ans et je n'ai
jamais ressenti le besoin
de le cacher derrière
un journal quand je
prenais le bus.
Quels livres d'enfants
avez-vous aimés ?
Quand j'étais petite,
j'aimais les livres
d'Edith Nesbit, Kenneth
Graham, Elizabeth Goudge,
Noel Streatfield et
Paul Gallico. Le meilleur
livre pour enfants que
j'aie lu récemment,
c'est Skellig de David
Almond.
Quels auteurs
comptent pour vous ?
Parmi les écrivains
vivants, c'est Roddy
Doyle que je préfère.
Je pense que c'est un
génie. J'aime aussi
énormément Jane Austen
et Colette.
Que lisez-vous
à votre fille ?
Je lui ai lu les
Chroniques de Narnia
(de C.S. Lewis). Toutes,
sauf la dernière que
je trouve moins accessible
pour une enfant de 6
ans. Elle a adoré Little
Plum de Rumer Godden
et Charlie et la chocolaterie
de Roald Dahl. Mais
je dois vous dire, et
j'en suis ravie, que
son préféré, c'est Harry
Potter ! Le troisième
volume est le plus sombre.
C'est sans doute aussi
le meilleur, notamment
parce que vous avez
évité l'autocensure.
Où placez-vous
la limite ?
Je ne suis pas sûre
qu'il y ait une limite.
Je suis absolument opposée
à toute forme de censure.
Un écrivain ne devrait
pas être gêné par les
attentes de ses lecteurs,
même s'ils sont aussi
sympathiques que les
miens. On doit être
libre d'écrire ce qu'on
veut, et le lecteur
est bien sûr libre de
ne pas continuer à lire
ou à acheter vos livres.
Quel âge a le
lecteur auquel vous
pensez quand vous écrivez
?
Elle a 34 ans, c'est
moi. Je n'imagine jamais
d'autres lecteurs.
Dans votre tournée
américaine, vous avez
été accueillie comme
une rock-star. Ca vous
a plu ?
Je ne vois rien chez
moi qui ressemble à
une rock-star. Le plus
agréable, quand on fait
la promotion de ses
livres, c'est de rencontrer
les enfants qui les
ont lus. Pendant cinq
ans, le monde de Harry
a été mon secret très
personnel. Traverser
l'Atlantique et rencontrer
des milliers de gens
qui connaissent tous
ces personnages avec
lesquels je vis dans
ma tête depuis neuf
ans est l'expérience
la plus extraordinaire
et la plus merveilleuse
que je connaisse.
Quel est l'aspect
que vous aimez le moins
?
Je me passerais avec
joie des journalistes
qui sonnent à ma porte
quand j'essaie d'écrire.
Qu'est-ce qui
vous permet de garder
le désir d'écrire après
un tel succès ?
Le désir de raconter
l'histoire de Harry
en entier. Tout ce que
je souhaite, c'est d'avoir
le temps d'écrire les
sept livres.
Après Harry Potter,
écrirez-vous pour les
enfants ou pour les
adultes?
D'abord, il y a l'idée.
Ensuite, les éditeurs
décident du groupe d'âge
auquel ils vont vendre
le livre. Je n'ai aucune
idée de qui pourrait
aimer mes prochains
livres, parce que je
ne sais pas encore ce
que j'écrirai. Mais,
si je suis connue comme
écrivain pour enfants
jusqu'à la fin de mes
jours, je ne me considérerai
certainement pas comme
un écrivain de deuxième
ordre.
Diriez-vous "Harry
Potter c'est moi",
ou êtes-vous plutôt
Hermione Granger ?
Il y a énormément
de moi dans Harry, mais
le personnage le plus
proche de moi à l'âge
de 11 ans, c'est sans
aucun doute Hermione.
Je n'étais pas aussi
intelligente qu'elle,
mais je pense que, à
l'époque, j'étais aussi
casse-pieds.
Le méchant s'appelle
Voldemort. Pourquoi
un nom français ?
Je ne pense pas que
ce soit mon sang saxon
qui se rebelle : Rowling
est en fait un nom normand,
et ma mère était en
partie française. C'est
plutôt une question
de sonorité. Pour une
oreille britannique,
Voldemort évoque quelque
chose de gentiment mystérieux,
qui vient d'un autre
monde.
Vous avez vécu
un an en France, quel
souvenir en gardez-vous?
J'ai adoré vivre
à Paris. J'ai gardé
des amis de cette période.
Je me souviens surtout
que j'écrivais dans
les cafés. Je le faisais
déjà à l'époque, et
je dois dire que ce
sont vraiment des cafés
dans lesquels on peut
écrire.
Est-ce difficile
de savoir à l'avance
ce que vous ferez pendant
les quatre années à
venir ?
Non, c'est un soulagement
et un délice. Si je
n'avais pas été publiée,
je serais encore en
train de m'arracher
les cheveux à essayer
de me trouver du temps
pour écrire pendant
la journée. Pour moi,
c'est un luxe incroyable
de pouvoir passer des
jours entiers à faire
ce que je préfère. Je
considère que j'ai énormément
de chance. >>
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