Interview réalisée par Ann
Treneman pour le Times, 20/06/2003
J.K. Rowling selon
ses propres mots
À minuit une, samedi
21 juin, le cinquième
tome de Harry Potter
arrivera dans les librairies.
Dans une interview exclusive,
J.K. Rowling explique
à Ann Treneman comment
elle s’est finalement
fait à la célébrité,
et à quel point son
mariage et ses enfants
l’ont rendue plus heureuse
que jamais.
JOANNE KATHLEEN ROWLING
est une femme heureuse
ces temps-ci, et ça
se voit. Elle me salue
du haut des escaliers,
chez elle, son bébé
dans les bras. Son nom
est David, il est rond,
doux et il babille.
Nous allons tous dans
la pièce de devant,
et là, sur l’étagère,
se trouve son autre
bébé : une brique d’un
kg qui est le cinquième
livre dans la série
Harry Potter, Harry
Potter et l'Ordre du
Phénix.
« Il est gros. Très
gros. » dit-elle. «
Je n’ai pas osé compter
les mots. »
"Gros"
comment ? Après tout,
Harry Potter et la Coupe
de Feu, le quatrième
tome, faisait 636 pages.
Joanne jette un coup
d’œil à la dernière
page. « 766 pages. Quand
je l’ai terminé, je
me suis dit "Oh
mon dieu, il est plus
gros que la Coupe de
Feu". Je le savais
déjà, mais je me disais
"peut-être qu’il
n’est que légèrement
plus gros", puis
j’en ai parlé à mon
éditeur chez Bloomsbury,
et elle m’a dit "Tu
sais combien de page
il fait, je suppose
?" Et j’ai dit
"Non, en fait non".
Et il faisait un quart
de million de mots.
» Sa voix baisse jusqu’à
devenir presque un murmure.
« J’ai failli tomber
morte. »
"N’avez-vous
pas un éditeur qui coupe
des passages",
demandais-je plutôt
brusquement.
Elle rit et prend
une voix théâtrale :
« N’avez-vous pas un
éditeur ? Personne n’essaye
donc jamais de vous
arrêter ?! » Elle reprend
sa voix normale. « Oui,
bien sur qu’ils le font.
Mais ils ont vraiment
senti que les informations
contenues dans le livre
étaient nécessaires.
»
C’est la troisième
fois que j’interviewe
J.K. Rowling. La première
fois, c’était en 1997,
après la sortie du premier
livre, Harry Potter
à l'école des sorciers.
Elle était une étoile
montante qui n’avait
pas idée de la galaxie
vers laquelle elle et
Harry Potter allaient
s’élever. « Je n’ai
jamais songé que cela
arriverait » disait-elle
à l’époque, alors que
les ventes atteignaient
les 30 000 exemplaires.
« Mon côté réaliste
m’avait permis de penser
que je pourrais avoir
une bonne critique.
Pour moi, voilà ce qu'était
le top. Alors tout le
reste, c’était comme
si j’étais entrée au
Pays des Merveilles.
»
Le Pays des Merveilles,
en effet. Trois ans
plus tard, en mai 2000,
nous nous sommes rencontrées
dans un hôtel à Édimbourg.
Elle venait de terminer
Harry Potter et la Coupe
de Feu, et elle était
vive, drôle et nerveuse,
fumant cinq Marlboro
Light en deux heures
et parlant comme une
mitraillette à plein
régime. À ce moment
là, elle avait vendu
30 millions d’exemplaires,
un film était sur le
point de sortir et les
contrats de merchandising
se préparaient. Sa fortune
était estimée à 15 millions
de livres sterling,
mais sa vie, qui tournait
autour de la fille,
de l’écriture et de
ses amis, n’avait rien
du lustre que l’argent
peut apporter.
Revenons au présent.
Rowling a maintenant
vendu presque 200 millions
d'exemplaires et sa
fortune est estimée
à 280 millions de livres
sterling. Elle est plus
riche que la Reine d’Angleterre
et c'est la 122ème personne
la plus riche (et la
9ème femme la plus riche)
de Grande-Bretagne.
Certains se délecteraient
de ces chiffres, et
les étaleraient le plus
ostensiblement possible.
Je ne pense pas que
Rowling soit comme ça
: la dernière fois que
nous nous sommes vues,
elle niait être célèbre,
et elle dit que son
seul gros achat avait
été une bague en aigue-marine,
qu’elle appelait sa
bague "Personne
ne m’opprime" (dans
le texte: "No One
Is Grinding Me Down"
ring).
J’étais curieuse
de la rencontrer à nouveau
et de voir à quel point
elle avait changé. C’est
vrai que je ne l’avais
jamais vue exhiber sa
belle salle à manger
dans le magazine "Hello!",
ni rien de ce genre,
mais on ne sait jamais
: l’argent et la gloire
peuvent corrompre autant
que le pouvoir. On sait
peu de choses d’elle
: Elle a maintenant
37 ans et elle s’est
mariée avec le Dr Neil
Murray, un anesthésiste,
il y a dix-huit mois.
Jessica, sa fille qu’elle
a eue d’un premier mariage,
a presque 10 ans, et
David est né en mars.
La famille possède des
maisons à Édimbourg,
dans le Perthshire et
à Londres.
Sa maison principale
est à Édimbourg et c’est
là que nous nous rencontrons.
Pour je ne sais quelle
raison, j’avais décidé
qu’elle était sans doute
du genre minimaliste
– une séquelle de ses
jours de pauvreté (du
moins selon ma logique).
Faux. Sa maison vibre
de couleurs et de dessins,
et la pièce de devant
est pleine de livres
et de photos. Ce n’est
pas une vitrine, mais
un vrai foyer vivant.
Apparemment il y a un
chien quelque part dans
la maison. En tout cas
il y a un bébé dans
la pièce qui fournit
à l’interview un fond
sonore de gloussements.
J.K. Rowling est
splendide. Elle a arrêté
de fumer il y a trois
ans, et elle a même
laissé tomber les nicorettes,
puisqu’elle allaite
son bébé. C’est ce qu’elle
m’explique alors qu’elle
attrape un paquet de
Wrigley’s (N.d.T. :
des chewing-gums), et
elle me conseille d’acheter
des actions dans la
société. Cette interview,
comme cela arrive souvent
quand des bébés sont
impliqués, est le résultat
d’un planning méticuleux.
Elle a passé tout son
week-end à se demander
comment elle allait
faire pour nourrir le
bébé et se changer pour
être présentable, «
avec mes vêtements boutonnés
correctement », et à
temps.
Il faut une minute
pour voir qu’elle a
changé. Complètement.
Elle est plus décontractée,
ses traits se sont arrondis.
La mitraillette a laissé
place à une voix plus
posée et plus douce,
mais son petit rire
étouffé est toujours
le même. Je lui dis
qu’elle a l’air différent,
plus calme.
« Je suis beaucoup
plus calme, oui. Beaucoup.
Je cois que je suis
beaucoup plus heureuse
maintenant, ce qui me
rend plus calme. »
« Et bien, dis-je,
vous ne l’étiez pas
la dernière fois que
nous nous somme rencontrées
».
« Mais vous m’avez
probablement vue au
plus mauvais moment.
La dernière fois que
vous m’avez interviewée,
ce n’était pas une période
heureuse. Écrire le
quatrième livre a été
un cauchemar absolu.
J’ai littéralement perdu
l’intrigue à mi-chemin.
Je m’étais fixé un délai
complètement irréaliste.
C’était de ma faute
parce que je n’en avais
parlé à personne. Je
me suis contentée de
continuer, comme j’ai
tendance à faire dans
la vie, et puis j’ai
réalisé que je m’étais
vraiment mise dans de
mauvais draps. J’ai
dû écrire comme une
acharnée pour respecter
les délais et ça m’a
laissée à moitié morte,
épuisée. Vraiment épuisée.
Et l’idée de me lancer
directement dans un
autre Harry Potter me
terrifiait. Et c’était
la première fois que
j’avais cette impression.
En 2000, ça faisait
dix ans que j’écrivais
Harry Potter et c’était
la première fois que
je me disais "Oh
mon dieu, je ne veux
plus continuer".
»
Ce n’était pas la
première fois qu’elle
avait ressenti la pression
des délais. « La première
chose que j’ai faite
après avoir fini le
prisonnier d'Azkaban
a été de négocier le
remboursement le l’avance
sur le livre suivant.
» J’ai l’air choqué
à ces mots. « Oui, vous
imaginez. Les gens étaient
un peu perturbés j’imagine.
J’ai dit que je voulais
rendre l’argent, après
quoi je serais libre
de finir à mon rythme
plutôt que d’être obligée
de le terminer l’année
suivante. »
Et ensuite, après
le quatrième livre,
elle a de nouveau dit
à son éditeur qu’elle
ne pouvait pas se tenir
à un délai aussi serré
pour le livre suivant.
« Parce que je savais
que je ne pourrais pas
le faire. Enfin, j'aurais
probablement pu le faire.
Parce que je travaille
dur. J’aurais pu le
faire, mais le livre
aurait été nul, et là,
je me serais complètement
effondrée, et j’aurais
pensé « C’est fini,
je n’y arrive plus ».
Donc, je le leur ai
dit, et ils m’ont répondu
: « Tu gardes ton avance,
et ils ont le livre
quatre, mais tu peux
continuer à ton rythme.
»
Au lieu de ça, elle
a pris une pause (sans
Harry), mais elle a
continué à écrire, parce
que comme elle le dit
: « J’ai besoin d’écrire.
» Elle n’a pas dit grand
chose à propos de ce
qu’elle écrivait, si
ce n’est que c’était
« totalement pour moi
» et une histoire. Comme
un roman ? « Oui » dit-elle.
Il n’est pas terminé.
La pause a duré presque
un an. « J’étais vraiment
consciente – et je n’avais
pas besoin qu’on me
le dise – que j’avais
besoin d’arrêter et
d’essayer d’accepter
ce qui m’était arrivé.
Je devais vraiment essayer
de faire face à ce qui
s’était passé, parce
que je n’y parvenais
pas. Je n’y parvenais
pas du tout. Pendant
longtemps les gens me
disaient "Ça fait
quoi d’être célèbre
?" et je répondais
"Je ne suis pas
célèbre". Maintenant,
c’est manifestement
faux. C’était la seule
façon pour moi de faire
face ; en étant tellement
en dénégation que parfois
j’en étais virtuellement
aveuglée. »
« J’ai toujours eu
l’impression de courir
pour rattraper la situation.
Donc je m’étais habituée
au fait d’avoir des
journalistes devant
ma porte, mais je ne
pouvais pas m’habituer
à ce qu’ils s’attaquent
à ma vie privée. J’étais
toujours en retard sur
les événements. Je n’avais
aucune prise sur ce
qui arrivait. Et je
ne crois pas que beaucoup
de personnes y seraient
arrivées. C’était tellement
énorme. »
On lui demande toujours
pourquoi Harry Potter
a eu tant de succès.
« Et je n'ai pas de
réponse. Je ne sais
pas. Ça fait un peu
sainte nitouche. Ça
fait hypocrite. Je n’y
ai jamais réfléchi ainsi.
Je crois que ce serait
dangereux pour moi d’y
penser comme ça, de
me mettre à analyser
le cas, de me demander
pourquoi. Ça reviendrait
à se regarder le nombril.
Ça pourrait aussi me
mener à voir que je
faisais certaines choses
comme il faut et d’autres
que je ferais mieux
de laisser tomber ;
et si on commence à
écrire comme ça… »
Écrire avec la tête,
et plus avec le cœur,
dis-je.
« Exactement. À ce
moment-là je crois que
vous êtes foutu. Et
je le serais sûrement
si j’arrêtais d’y prendre
du plaisir. Et enfin,
j’ai besoin de faire
ça. Je veux dire, à
quoi ça sert ? J’aurais
pu arrêter d’écrire,
il y a quatre ans, et
tout irait bien financièrement.
Donc je n’écris pas
pour l’argent. J’aurais
très bien pu me passer
de la célébrité. La
seule raison, c’est
le plaisir, et la loyauté
envers les fans. » Et
envers Harry aussi,
dis-je. « Absolument.
Quand je dis pour moi,
en fait c’est pour Harry…
être fidèle à ce que
je sais être sa fin
».
Comment décririez-vous
vos sentiments face
à la célébrité ?
« Je n’ai jamais
voulu être célèbre,
je ne m’y attendais
pas et je n’ai certainement
rien fait pour. Je vois
la célébrité comme une
épreuve que je dois
subir. Ils y a des côtés
positifs, mais pour
moi, personnellement,
les aspects négatifs
l’emportent sur le positif.
Là je parle d’être célèbre,
pas d’être riche, parce
que l’argent m’a manifestement
soulagée de beaucoup
de soucis, et grâce
à ça, je sais que mes
enfants sont à l’abri,
en ce sens qu’ils auront
toujours assez pour
manger et tout ça. Et
c’est ça que l’argent
représente pour moi.
»
Oui, dis-je, mais
vous êtes au-delà de
ça.
« Absolument. C’est
allé beaucoup plus loin.
»
C’est bizarre
?
« Oui, c’est très
bizarre. Et vous vous
sentez coupable. Un
ami m’a dit l’autre
jour : "Mais moi
j’irais dans un magasin,
et je choisirais un
article par ci, un par
là, et de chaque couleur.
Pourquoi tu ne fais
pas ça ?". Mais
le fait est qu’une fois
que vous pouvez faire
ça, vous n’avez plus
vraiment envie de le
faire. La quantité de
choses que vous avez
envie d’acheter, dès
que vous le pouvez,
diminue beaucoup. Alors
que quand j’étais complètement
fauchée, j’aurais acheté
n’importe quoi. »
Vous vouliez acheter
des choses à ce moment
là ?
« Oui. Parce que
je ne pouvais pas. Je
ne pouvais tout simplement
pas. Je veux dire, je
pouvais m’emballer pour
un nouveau torchon à
vaisselle par exemple.
Vous croyez que je plaisante
? »
Que voulez-vous dire
par "se sentir
coupable" ?
« Et bien je crois
que c’est un sentiment
qui m’est venu en faisant
ce que j’aime le plus.
Je crois que j’ai l’impression
de ne pas avoir assez
souffert pour mériter
ça. »
Je lui dis que ce
n’est pas ainsi que
ça marche.
« Je sais, je sais.
Tout le monde sait que
ce n’est pas comme cela
que ça marche. Le monde
ne tourne pas rond.
Quand David est né,
une entreprise m’a envoyé
des grenouillères gratuites.
J’ai trouvé ça plutôt
perturbant et j’ai fondu
en larmes. Je me souviens
de Jessica, si quelqu’un
m’avait donné les grenouillères
gratuites à cette époque-là,
j’aurais été super contente,
pendant toute une semaine
! C’est vraiment
injuste, n’est-ce pas
? »
Rowling dit qu’elle
aime écrire, qu’elle
doit écrire, qu’elle
soit heureuse ou malheureuse
; mais que c’est beaucoup
plus facile si elle
est heureuse. Son dernier
livre a été écrit pendant
la période la plus heureuse
de sa vie. Elle l’avait
déjà commencé avant
son mariage, le 26 décembre
2001. Je lui dis que
ça a dû être excitant
de faire une nouvelle
rencontre. « C’était
incroyable. J’ai toujours
voulu avoir plus d’enfants,
et j’en étais arrivée
au point de me dire
: "Ok, j’ai tellement
de chance, j’ai les
livres, j’ai Jessie.
Je ne peux pas me plaindre"...
et là, c’était tout
simplement stupéfiant.
»
Est-ce vrai
qu’on fait des rencontres
quand on s’y attend
le moins ?
« Oui, bien sûr que
oui. En fait, je ne
m’attendais à rencontrer
personne. Je pensais
que c’était trop lourd
à porter, et c’est vrai
que quand on devient
célèbre… ce n’est pas
que je ne rencontrais
personne, c’est plutôt
que je ne rencontrais
personne avec qui je
voulais avoir une relation,
et encore moins me marier.
Bien sûr que l'on rencontre
des gens, mais en général,
ce sont ceux qui ont
très envie de faire
votre connaissance,
et pas ceux que vous
voudriez vraiment rencontrer.
»
Par chance, sa carrière
et celle de son mari
sont très différentes.
« La nuit où nous nous
sommes rencontrés, il
m’a dit qu’il avait
lu les dix premières
pages de l’école des
sorciers lors d’une
garde de nuit à l’hôpital,
et il a trouvé que c’était
plutôt bon. Et j’ai
trouvé ça fantastique
: il n’avait pas lu
les livres ! Il n’avait
pas une idée très claire
de qui j’étais. Ça voulait
dire que nous pouvions
faire connaissance normalement.
Je crois que maintenant
il est au courant...
le pauvre ! À l’époque,
il ne s’attendait pas
vraiment à tout
ça. »
Elle a écrit la plus
grande partie du nouveau
livre à Édimbourg, et
le reste dans le Perthshire.
Elle n’écrit plus dans
les cafés, parce que
les gens la regardent,
et ça l’embarrasse.
Chez elle, elle écrit
toute la matinée dans
son bureau, qui est
de la taille d’une petite
chambre (c’est la plus
petite pièce de la maison),
jusqu’à ce qu’elle ait
faim, en général vers
douze heures trente.
Elle fait une pause
sandwich, puis elle
retourne à son ordinateur
jusqu’à ce que Jessie
rentre de l’école (elle
n’a pas eu de nounou
depuis que la famille
compte deux parents).
Ils promènent le chien,
un Jack Russell. Elle
fait le thé. Neil rentre
à la maison. Si elle
n’est pas trop fatiguée,
elle écrit encore le
soir.
Un jour par semaine
est consacré à des «
affaires de bienfaisance
». Elle a une fondation
de charité et elle patronne
plusieurs groupes, dont
un pour les parents
célibataires, ainsi
que la Société Écossaise
pour la Sclérose en
Plaques (sa mère est
morte de cette maladie
en 1990, à l’age de
45 ans). Je lui dis
que je crois qu’elle
fait don de beaucoup
d’argent anonymement.
Elle regarde le sol,
les lèvres serrées.
Rowling est tombée
enceinte au milieu de
la rédaction de son
livre, et elle voulait
absolument le finir
avant la naissance du
bébé. « Je devenais
de plus en plus énorme,
et puis, juste avant
Noël, j’ai réalisé que
j’avais fini le livre,
et je n’en revenais
pas. C’était incroyable.
Ça m’a vraiment pris
par surprise. J’étais
en train d’écrire le
dernier chapitre, je
réécrivais des morceaux,
et puis je me suis mise
à écrire le dernier
paragraphe et j’ai pensé
: "Oh mon Dieu,
j’ai fini le livre !"
Je n’arrivais pas à
croire que j’y étais
arrivée. » Je lui fais
quelques commentaires
sur la longueur du livre,
et elle dit : « C’est
dingue. D’un jour à
l’autre, on est passé
de "elle a une
panne d'inspiration"
à "elle s’est laissé
aller". Et je me
suis dit : "c’est
fou comme vingt-quatre
heures peuvent faire
la différence".
»
« On », c’est la
presse. Elle n’a vraiment
pas aimé le fait qu’on
la soupçonne d’avoir
une panne d’inspiration,
ni le fait d’être stressée
par une date limite.
Elle admet être trop
sensible. « Mais c’est
ce que je suis, et je
ne pourrais pas faire
les livres si je n’étais
pas moi-même ». Elle
a été sincèrement blessée
par les accusations
de plagiat lancées contre
elle par l'écrivain
américain Nancy Stouffer,
et elle a fait la fête
quand un tribunal de
New York l’a déclarée
innocente.
Elle protège farouchement
la vie privée de Jessica,
qui n’apparaît jamais
pour la promotion de
ses livres, ni aux premières
des films. Elle parle
rarement d’elle, pourtant,
quand je lui demande
pourquoi elle a acheté
une maison à Londres,
elle rit et me dit qu’elle
logeait au Claridge’s
et que « [sa] fille
s’était un petit peu
trop habituée au room
service ».
Il est facile d'écarter
le côté sombre de la
pottermania, lorsque
l’on est assis dans
cette pièce chaude et
lumineuse. Mais il existe.
Certaines personnes
sont persuadées que
ses livres apprennent
le mal et la magie noire
aux enfants, et que
Rowling est une sorte
de sorcière. « J’ai
trouvé des menaces de
mort à mon encontre
sur Internet », dit-elle,
en racontant qu’elle
était tombée sur un
site d'anti-Harry Potter.
« Et au milieu du forum,
on conseillait aux gens
de me tuer, en gros.
Ce qui n’est pas agréable
à lire. C’est bizarre.
» Elle soupire. « Mais
qu’est-ce qu’on peut
y faire ? »
« La célébrité est
une expérience très
étrange, et très isolante
», dit-elle. « Et je
sais que certaines personnes
feraient tout pour être
célèbres. Beaucoup de
monde, en fait. Et je
ne comprends vraiment
pas cette envie. La
célébrité fait le vide
autour de soi, et elle
met nos relations à
rude épreuve. » La plupart
de ses amis ont été
harcelés par la presse,
et Rowling s'en sent
coupable.
Ses opinions sur
certains journalistes
se retrouvent chez Rita
Skeeter, un personnage
qui a été vu pour la
dernière fois dans un
bocal, sous la forme
d’un scarabée. « Je
suis fascinée par Rita,
et je la respecte, même
à contrecœur » dit-elle.
« Elle est insensible,
coriace, comme j’aimerais
l’être. Et l'on est
forcé d’admirer sa ténacité
et son ingéniosité.
Mais je n’aimerais pas
la rencontrer. »
Il m'est difficile
de faire une interview
au sujet d'un livre
que je n’ai pas pu lire.
Elle compatit mais ne
révèle pas grand chose.
« Ce livre est différent
des autres. Harry est
en colère. Très en colère.
Pendant presque tout
le livre. Mais je crois
que c’est la moindre
des choses vu tout ce
qui lui est arrivé.
Et il n’a pas vraiment
été tenu informé. Donc
c’est une histoire assez
dure. Et il y a une
horrible mort, aussi.
Horrible parce que c’est
celle d'un personnage
auquel je tiens. Elle
ajoute : « Cette fois
c’est quelqu’un que
je considère comme très
important. » Elle a
pleuré quand elle a
écrit la scène de la
mort, comme il lui est
arrivé par deux fois
de pleurer en écrivant
Harry Potter et la Coupe
de Feu.
Harry est maintenant
« en pleine puberté,
et c’est aussi facile
pour lui que ce le fut
pour moi. » C’est-à-dire
? « Je n’étais pas très
sûre de ce que j’étais,
et je crois que c'était
le cas de tous les adultes
! Je trouve que c’est
une période très embrouillée.
Oui, Harry est très
confus, comme les garçons
peuvent l’être. Il ne
comprend pas comment
les filles fonctionnent.
» Je lui dis qu’à quinze
ans, les garçons ne
disent normalement pas
grand chose. Elle rit,
et dit qu’Hermione est
plus que ravie de remplir
tous ces silences avec
ses conseils.
Cette fois, Harry
a pour la première fois
une soi-disant relation.
J’insiste sur « soi-disant
». C’était très amusant
à écrire. Je crois que
vous allez trouver ça
un peu dur. Vous devriez,
parce que ça l’est,
mais c’était tellement
drôle à écrire. Pauvre
Harry ! Qu’est-ce que
je lui fais subir !
»
Elle a déjà commencé
à écrire le sixième
tome. « Je l’ai commencé
quand j’étais enceinte.
C’était autre chose,
parce que je savais
que je n’y étais pas
obligée, ce qui veut
dire que j’avais envie
de le faire ! Vous voyez,
la situation inverse
de la Coupe de Feu !
»
Elle se sentait beaucoup
plus libre. « Je veux
passer du temps avec
David, parce que je
ne l’ai pas conçu pour
ensuite le confier à
une armée de nounous.
Mais j’ai vraiment envie
d’écrire les sixième
et septième livres.
»
Le sixième sera sûrement
plus court, dis-je.
« Oui. Le septième,
en revanche, sera probablement
énorme… C’est devenu
une si grosse partie
de ma vie... Je suis
vraiment angoissée à
l’idée de quitter tout
cela. Quand j’atteindrai
la fin du septième,
je me dirai probablement
: "Je vais encore
rajouter un petit bout,
juste un petit bout
en plus". Ce sera
incroyable d’avoir terminé.
»
Mais le dernier chapitre
du 7 est déjà écrit,
non ? « Oui, mais il
est caché. » Dans un
endroit secret ? « Gardé
par des trolls. » Personne
ne sait ? « Je ne l’ai
dit à personne. Vraiment
personne. Si vous entendez
un jour quelqu’un prétendre
qu’il sait ce qu’il
se passe à la fin, c’est
un mensonge. Je ne l’ai
jamais dit à personne.
» Peut-être si l'on
vous fait boire… « Je
ne le dirai jamais à
personne. Je sais que
je ne le ferai pas.
Vous ne pourriez pas
me saouler à ce point
! »
Il est temps de se
quitter. David a épuisé
ses réserves de jouets,
nous avons parlé pendant
une heure et demie.
Cette interview est
très différente de la
précédente, et il me
semble que Joanne Rowling
a mûri durant ces 3
années. Elle a fait
face à ses propres démons
: la célébrité, l’argent,
l’insécurité. Elle mène
maintenant une vie équilibrée,
et en plus de tout le
reste, elle a la liberté.
C’est un mélange exaltant,
qui monte à la tête,
un "Pays des Merveilles"
sans aucun doutes, mais
elle reste prudente.
« Je suis le genre de
personne qui s’attend
toujours à ce qu’une
catastrophe lui tombe
dessus sans prévenir,
parce que c’est souvent
arrivé. J’essaye de
garder un équilibre
entre la reconnaissance
que j’éprouve pour tout
ce qui m’est arrivé
– parce que je suis
immensément reconnaissante
– et la peur : j’ai
peur de devenir arrogante,
parce qu’il est possible
que tout s’écroule demain.
»
© The Times, 20.06.03
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