• Biographie

 • Interviews

   - N. Levisalles (1999)

   - BBC (2001)

   - Amazon (2002)

   - Je Bouquine (2002)

   - BBC2 (2003)

   - The Times (2003)

 • Chat

 • Photos

 • Site officiel

 • Lui Ecrire


 


Interview réalisée par Ann Treneman pour le Times, 20/06/2003

J.K. Rowling selon ses propres mots

À minuit une, samedi 21 juin, le cinquième tome de Harry Potter arrivera dans les librairies. Dans une interview exclusive, J.K. Rowling explique à Ann Treneman comment elle s’est finalement fait à la célébrité, et à quel point son mariage et ses enfants l’ont rendue plus heureuse que jamais.

JOANNE KATHLEEN ROWLING est une femme heureuse ces temps-ci, et ça se voit. Elle me salue du haut des escaliers, chez elle, son bébé dans les bras. Son nom est David, il est rond, doux et il babille. Nous allons tous dans la pièce de devant, et là, sur l’étagère, se trouve son autre bébé : une brique d’un kg qui est le cinquième livre dans la série Harry Potter, Harry Potter et l'Ordre du Phénix.

« Il est gros. Très gros. » dit-elle. « Je n’ai pas osé compter les mots. »

"Gros" comment ? Après tout, Harry Potter et la Coupe de Feu, le quatrième tome, faisait 636 pages.

Joanne jette un coup d’œil à la dernière page. « 766 pages. Quand je l’ai terminé, je me suis dit "Oh mon dieu, il est plus gros que la Coupe de Feu". Je le savais déjà, mais je me disais "peut-être qu’il n’est que légèrement plus gros", puis j’en ai parlé à mon éditeur chez Bloomsbury, et elle m’a dit "Tu sais combien de page il fait, je suppose ?" Et j’ai dit "Non, en fait non". Et il faisait un quart de million de mots. » Sa voix baisse jusqu’à devenir presque un murmure. « J’ai failli tomber morte. »

"N’avez-vous pas un éditeur qui coupe des passages", demandais-je plutôt brusquement.

Elle rit et prend une voix théâtrale : « N’avez-vous pas un éditeur ? Personne n’essaye donc jamais de vous arrêter ?! » Elle reprend sa voix normale. « Oui, bien sur qu’ils le font. Mais ils ont vraiment senti que les informations contenues dans le livre étaient nécessaires. »

C’est la troisième fois que j’interviewe J.K. Rowling. La première fois, c’était en 1997, après la sortie du premier livre, Harry Potter à l'école des sorciers. Elle était une étoile montante qui n’avait pas idée de la galaxie vers laquelle elle et Harry Potter allaient s’élever. « Je n’ai jamais songé que cela arriverait » disait-elle à l’époque, alors que les ventes atteignaient les 30 000 exemplaires. « Mon côté réaliste m’avait permis de penser que je pourrais avoir une bonne critique. Pour moi, voilà ce qu'était le top. Alors tout le reste, c’était comme si j’étais entrée au Pays des Merveilles. »

Le Pays des Merveilles, en effet. Trois ans plus tard, en mai 2000, nous nous sommes rencontrées dans un hôtel à Édimbourg. Elle venait de terminer Harry Potter et la Coupe de Feu, et elle était vive, drôle et nerveuse, fumant cinq Marlboro Light en deux heures et parlant comme une mitraillette à plein régime. À ce moment là, elle avait vendu 30 millions d’exemplaires, un film était sur le point de sortir et les contrats de merchandising se préparaient. Sa fortune était estimée à 15 millions de livres sterling, mais sa vie, qui tournait autour de la fille, de l’écriture et de ses amis, n’avait rien du lustre que l’argent peut apporter.

Revenons au présent. Rowling a maintenant vendu presque 200 millions d'exemplaires et sa fortune est estimée à 280 millions de livres sterling. Elle est plus riche que la Reine d’Angleterre et c'est la 122ème personne la plus riche (et la 9ème femme la plus riche) de Grande-Bretagne. Certains se délecteraient de ces chiffres, et les étaleraient le plus ostensiblement possible. Je ne pense pas que Rowling soit comme ça : la dernière fois que nous nous sommes vues, elle niait être célèbre, et elle dit que son seul gros achat avait été une bague en aigue-marine, qu’elle appelait sa bague "Personne ne m’opprime" (dans le texte: "No One Is Grinding Me Down" ring).

J’étais curieuse de la rencontrer à nouveau et de voir à quel point elle avait changé. C’est vrai que je ne l’avais jamais vue exhiber sa belle salle à manger dans le magazine "Hello!", ni rien de ce genre, mais on ne sait jamais : l’argent et la gloire peuvent corrompre autant que le pouvoir. On sait peu de choses d’elle : Elle a maintenant 37 ans et elle s’est mariée avec le Dr Neil Murray, un anesthésiste, il y a dix-huit mois. Jessica, sa fille qu’elle a eue d’un premier mariage, a presque 10 ans, et David est né en mars. La famille possède des maisons à Édimbourg, dans le Perthshire et à Londres.

Sa maison principale est à Édimbourg et c’est là que nous nous rencontrons. Pour je ne sais quelle raison, j’avais décidé qu’elle était sans doute du genre minimaliste – une séquelle de ses jours de pauvreté (du moins selon ma logique). Faux. Sa maison vibre de couleurs et de dessins, et la pièce de devant est pleine de livres et de photos. Ce n’est pas une vitrine, mais un vrai foyer vivant. Apparemment il y a un chien quelque part dans la maison. En tout cas il y a un bébé dans la pièce qui fournit à l’interview un fond sonore de gloussements.

J.K. Rowling est splendide. Elle a arrêté de fumer il y a trois ans, et elle a même laissé tomber les nicorettes, puisqu’elle allaite son bébé. C’est ce qu’elle m’explique alors qu’elle attrape un paquet de Wrigley’s (N.d.T. : des chewing-gums), et elle me conseille d’acheter des actions dans la société. Cette interview, comme cela arrive souvent quand des bébés sont impliqués, est le résultat d’un planning méticuleux. Elle a passé tout son week-end à se demander comment elle allait faire pour nourrir le bébé et se changer pour être présentable, « avec mes vêtements boutonnés correctement », et à temps.

Il faut une minute pour voir qu’elle a changé. Complètement. Elle est plus décontractée, ses traits se sont arrondis. La mitraillette a laissé place à une voix plus posée et plus douce, mais son petit rire étouffé est toujours le même. Je lui dis qu’elle a l’air différent, plus calme.

« Je suis beaucoup plus calme, oui. Beaucoup. Je cois que je suis beaucoup plus heureuse maintenant, ce qui me rend plus calme. »

« Et bien, dis-je, vous ne l’étiez pas la dernière fois que nous nous somme rencontrées ».

« Mais vous m’avez probablement vue au plus mauvais moment. La dernière fois que vous m’avez interviewée, ce n’était pas une période heureuse. Écrire le quatrième livre a été un cauchemar absolu. J’ai littéralement perdu l’intrigue à mi-chemin. Je m’étais fixé un délai complètement irréaliste. C’était de ma faute parce que je n’en avais parlé à personne. Je me suis contentée de continuer, comme j’ai tendance à faire dans la vie, et puis j’ai réalisé que je m’étais vraiment mise dans de mauvais draps. J’ai dû écrire comme une acharnée pour respecter les délais et ça m’a laissée à moitié morte, épuisée. Vraiment épuisée. Et l’idée de me lancer directement dans un autre Harry Potter me terrifiait. Et c’était la première fois que j’avais cette impression. En 2000, ça faisait dix ans que j’écrivais Harry Potter et c’était la première fois que je me disais  "Oh mon dieu, je ne veux plus continuer". »

Ce n’était pas la première fois qu’elle avait ressenti la pression des délais. « La première chose que j’ai faite après avoir fini le prisonnier d'Azkaban a été de négocier le remboursement le l’avance sur le livre suivant. » J’ai l’air choqué à ces mots. « Oui, vous imaginez. Les gens étaient un peu perturbés j’imagine. J’ai dit que je voulais rendre l’argent, après quoi je serais libre de finir à mon rythme plutôt que d’être obligée de le terminer l’année suivante. »

Et ensuite, après le quatrième livre, elle a de nouveau dit à son éditeur qu’elle ne pouvait pas se tenir à un délai aussi serré pour le livre suivant. « Parce que je savais que je ne pourrais pas le faire. Enfin, j'aurais probablement pu le faire. Parce que je travaille dur. J’aurais pu le faire, mais le livre aurait été nul, et là, je me serais complètement effondrée, et j’aurais pensé « C’est fini, je n’y arrive plus ». Donc, je le leur ai dit, et ils m’ont répondu : « Tu gardes ton avance, et ils ont le livre quatre, mais tu peux continuer à ton rythme. »

Au lieu de ça, elle a pris une pause (sans Harry), mais elle a continué à écrire, parce que comme elle le dit : « J’ai besoin d’écrire. » Elle n’a pas dit grand chose à propos de ce qu’elle écrivait, si ce n’est que c’était « totalement pour moi » et une histoire. Comme un roman ? « Oui » dit-elle. Il n’est pas terminé.

La pause a duré presque un an. « J’étais vraiment consciente – et je n’avais pas besoin qu’on me le dise – que j’avais besoin d’arrêter et d’essayer d’accepter ce qui m’était arrivé. Je devais vraiment essayer de faire face à ce qui s’était passé, parce que je n’y parvenais pas. Je n’y parvenais pas du tout. Pendant longtemps les gens me disaient "Ça fait quoi d’être célèbre ?" et je répondais "Je ne suis pas célèbre". Maintenant, c’est manifestement faux. C’était la seule façon pour moi de faire face ; en étant tellement en dénégation que parfois j’en étais virtuellement aveuglée. »

« J’ai toujours eu l’impression de courir pour rattraper la situation. Donc je m’étais habituée au fait d’avoir des journalistes devant ma porte, mais je ne pouvais pas m’habituer à ce qu’ils s’attaquent à ma vie privée. J’étais toujours en retard sur les événements. Je n’avais aucune prise sur ce qui arrivait. Et je ne crois pas que beaucoup de personnes y seraient arrivées. C’était tellement énorme. »

On lui demande toujours pourquoi Harry Potter a eu tant de succès. « Et je n'ai pas de réponse. Je ne sais pas. Ça fait un peu sainte nitouche. Ça fait hypocrite. Je n’y ai jamais réfléchi ainsi. Je crois que ce serait dangereux pour moi d’y penser comme ça, de me mettre à analyser le cas, de me demander pourquoi. Ça reviendrait à se regarder le nombril. Ça pourrait aussi me mener à voir que je faisais certaines choses comme il faut et d’autres que je ferais mieux de laisser tomber ; et si on commence à écrire comme ça… »

Écrire avec la tête, et plus avec le cœur, dis-je.

« Exactement. À ce moment-là je crois que vous êtes foutu. Et je le serais sûrement si j’arrêtais d’y prendre du plaisir. Et enfin, j’ai besoin de faire ça. Je veux dire, à quoi ça sert ? J’aurais pu arrêter d’écrire, il y a quatre ans, et tout irait bien financièrement. Donc je n’écris pas pour l’argent. J’aurais très bien pu me passer de la célébrité. La seule raison, c’est le plaisir, et la loyauté envers les fans. » Et envers Harry aussi, dis-je. « Absolument. Quand je dis pour moi, en fait c’est pour Harry… être fidèle à ce que je sais être sa fin ».

Comment décririez-vous vos sentiments face à la célébrité ?

« Je n’ai jamais voulu être célèbre, je ne m’y attendais pas et je n’ai certainement rien fait pour. Je vois la célébrité comme une épreuve que je dois subir. Ils y a des côtés positifs, mais pour moi, personnellement, les aspects négatifs l’emportent sur le positif. Là je parle d’être célèbre, pas d’être riche, parce que l’argent m’a manifestement soulagée de beaucoup de soucis, et grâce à ça, je sais que mes enfants sont à l’abri, en ce sens qu’ils auront toujours assez pour manger et tout ça. Et c’est ça que l’argent représente pour moi. »

Oui, dis-je, mais vous êtes au-delà de ça.

« Absolument. C’est allé beaucoup plus loin. »

 C’est bizarre ?

« Oui, c’est très bizarre. Et vous vous sentez coupable. Un ami m’a dit l’autre jour : "Mais moi j’irais dans un magasin, et je choisirais un article par ci, un par là, et de chaque couleur. Pourquoi tu ne fais pas ça ?". Mais le fait est qu’une fois que vous pouvez faire ça, vous n’avez plus vraiment envie de le faire. La quantité de choses que vous avez envie d’acheter, dès que vous le pouvez, diminue beaucoup. Alors que quand j’étais complètement fauchée, j’aurais acheté n’importe quoi. »

Vous vouliez acheter des choses à ce moment là ?

« Oui. Parce que je ne pouvais pas. Je ne pouvais tout simplement pas. Je veux dire, je pouvais m’emballer pour un nouveau torchon à vaisselle par exemple. Vous croyez que je plaisante ? »

Que voulez-vous dire par "se sentir coupable" ?

« Et bien je crois que c’est un sentiment qui m’est venu en faisant ce que j’aime le plus. Je crois que j’ai l’impression de ne pas avoir assez souffert pour mériter ça. »

Je lui dis que ce n’est pas ainsi que ça marche.

« Je sais, je sais. Tout le monde sait que ce n’est pas comme cela que ça marche. Le monde ne tourne pas rond. Quand David est né, une entreprise m’a envoyé des grenouillères gratuites. J’ai trouvé ça plutôt perturbant et j’ai fondu en larmes. Je me souviens de Jessica, si quelqu’un m’avait donné les grenouillères gratuites à cette époque-là, j’aurais été super contente, pendant toute une semaine !  C’est vraiment injuste, n’est-ce pas ? »

Rowling dit qu’elle aime écrire, qu’elle doit écrire, qu’elle soit heureuse ou malheureuse ; mais que c’est beaucoup plus facile si elle est heureuse. Son dernier livre a été écrit pendant la période la plus heureuse de sa vie. Elle l’avait déjà commencé avant son mariage, le 26 décembre 2001. Je lui dis que ça a dû être excitant de faire une nouvelle rencontre. « C’était incroyable. J’ai toujours voulu avoir plus d’enfants, et j’en étais arrivée au point de me dire : "Ok, j’ai tellement de chance, j’ai les livres, j’ai Jessie. Je ne peux pas me plaindre"... et là, c’était tout simplement stupéfiant. »

 Est-ce vrai qu’on fait des rencontres quand on s’y attend le moins ?

« Oui, bien sûr que oui. En fait, je ne m’attendais à rencontrer personne. Je pensais que c’était trop lourd à porter, et c’est vrai que quand on devient célèbre… ce n’est pas que je ne rencontrais personne, c’est plutôt que je ne rencontrais personne avec qui je voulais avoir une relation, et encore moins me marier. Bien sûr que l'on rencontre des gens, mais en général, ce sont ceux qui ont très envie de faire votre connaissance, et pas ceux que vous voudriez vraiment rencontrer. »

Par chance, sa carrière et celle de son mari sont très différentes. « La nuit où nous nous sommes rencontrés, il m’a dit qu’il avait lu les dix premières pages de l’école des sorciers lors d’une garde de nuit à l’hôpital, et il a trouvé que c’était plutôt bon. Et j’ai trouvé ça fantastique : il n’avait pas lu les livres ! Il n’avait pas une idée très claire de qui j’étais. Ça voulait dire que nous pouvions faire connaissance normalement. Je crois que maintenant il est au courant... le pauvre ! À l’époque, il ne s’attendait pas vraiment à  tout ça. »

Elle a écrit la plus grande partie du nouveau livre à Édimbourg, et le reste dans le Perthshire. Elle n’écrit plus dans les cafés, parce que les gens la regardent, et ça l’embarrasse. Chez elle, elle écrit toute la matinée dans son bureau, qui est de la taille d’une petite chambre (c’est la plus petite pièce de la maison), jusqu’à ce qu’elle ait faim, en général vers douze heures trente. Elle fait une pause sandwich, puis elle retourne à son ordinateur jusqu’à ce que Jessie rentre de l’école (elle n’a pas eu de nounou depuis que la famille compte deux parents). Ils promènent le chien, un Jack Russell. Elle fait le thé. Neil rentre à la maison. Si elle n’est pas trop fatiguée, elle écrit encore le soir.

Un jour par semaine est consacré à des « affaires de bienfaisance ». Elle a une fondation de charité et elle patronne plusieurs groupes, dont un pour les parents célibataires, ainsi que la Société Écossaise pour la Sclérose en Plaques (sa mère est morte de cette maladie en 1990, à l’age de 45 ans). Je lui dis que je crois qu’elle fait don de beaucoup d’argent anonymement. Elle regarde le sol, les lèvres serrées.

Rowling est tombée enceinte au milieu de la rédaction de son livre, et elle voulait absolument le finir avant la naissance du bébé. « Je devenais de plus en plus énorme, et puis, juste avant Noël, j’ai réalisé que j’avais fini le livre, et je n’en revenais pas. C’était incroyable. Ça m’a vraiment pris par surprise. J’étais en train d’écrire le dernier chapitre, je réécrivais des morceaux, et puis je me suis mise à écrire le dernier paragraphe et j’ai pensé : "Oh mon Dieu, j’ai fini le livre !" Je n’arrivais pas à croire que j’y étais arrivée. » Je lui fais quelques commentaires sur la longueur du livre, et elle dit : « C’est dingue. D’un jour à l’autre, on est passé de "elle a une panne d'inspiration" à "elle s’est laissé aller". Et je me suis dit : "c’est fou comme vingt-quatre heures peuvent faire la différence". »

« On », c’est la presse. Elle n’a vraiment pas aimé le fait qu’on la soupçonne d’avoir une panne d’inspiration, ni le fait d’être stressée par une date limite. Elle admet être trop sensible. « Mais c’est ce que je suis, et je ne pourrais pas faire les livres si je n’étais pas moi-même ». Elle a été sincèrement blessée par les accusations de plagiat lancées contre elle par l'écrivain américain Nancy Stouffer, et elle a fait la fête quand un tribunal de New York l’a déclarée innocente.

Elle protège farouchement la vie privée de Jessica, qui n’apparaît jamais pour la promotion de ses livres, ni aux premières des films. Elle parle rarement d’elle, pourtant, quand je lui demande pourquoi elle a acheté une maison à Londres, elle rit et me dit qu’elle logeait au Claridge’s et que « [sa] fille s’était un petit peu trop habituée au room service ».

Il est facile d'écarter le côté sombre de la pottermania, lorsque l’on est assis dans cette pièce chaude et lumineuse. Mais il existe. Certaines personnes sont persuadées que ses livres apprennent le mal et la magie noire aux enfants, et que Rowling est une sorte de sorcière. « J’ai trouvé des menaces de mort à mon encontre sur Internet », dit-elle, en racontant qu’elle était tombée sur un site d'anti-Harry Potter. « Et au milieu du forum, on conseillait aux gens de me tuer, en gros. Ce qui n’est pas agréable à lire. C’est bizarre. » Elle soupire. « Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? »

« La célébrité est une expérience très étrange, et très isolante », dit-elle. « Et je sais que certaines personnes feraient tout pour être célèbres. Beaucoup de monde, en fait. Et je ne comprends vraiment pas cette envie. La célébrité fait le vide autour de soi, et elle met nos relations à rude épreuve. » La plupart de ses amis ont été harcelés par la presse, et Rowling s'en sent coupable.

Ses opinions sur certains journalistes se retrouvent chez Rita Skeeter, un personnage qui a été vu pour la dernière fois dans un bocal, sous la forme d’un scarabée. « Je suis fascinée par Rita, et je la respecte, même à contrecœur » dit-elle. « Elle est insensible, coriace, comme j’aimerais l’être. Et l'on est forcé d’admirer sa ténacité et son ingéniosité. Mais je n’aimerais pas la rencontrer. »

Il m'est difficile de faire une interview au sujet d'un livre que je n’ai pas pu lire. Elle compatit mais ne révèle pas grand chose. « Ce livre est différent des autres. Harry est en colère. Très en colère. Pendant presque tout le livre. Mais je crois que c’est la moindre des choses vu tout ce qui lui est arrivé. Et il n’a pas vraiment été tenu informé. Donc c’est une histoire assez dure. Et il y a une horrible mort, aussi. Horrible parce que c’est celle d'un personnage auquel je tiens. Elle ajoute : « Cette fois c’est quelqu’un que je considère comme très important. » Elle a pleuré quand elle a écrit la scène de la mort, comme il lui est arrivé par deux fois de pleurer en écrivant Harry Potter et la Coupe de Feu.

Harry est maintenant « en pleine puberté, et c’est aussi facile pour lui que ce le fut pour moi. » C’est-à-dire ? « Je n’étais pas très sûre de ce que j’étais, et je crois que c'était le cas de tous les adultes ! Je trouve que c’est une période très embrouillée. Oui, Harry est très confus, comme les garçons peuvent l’être. Il ne comprend pas comment les filles fonctionnent. » Je lui dis qu’à quinze ans, les garçons ne disent normalement pas grand chose. Elle rit, et dit qu’Hermione est plus que ravie de remplir tous ces silences avec ses conseils.

Cette fois, Harry a pour la première fois une soi-disant relation. J’insiste sur « soi-disant ». C’était très amusant à écrire. Je crois que vous allez trouver ça un peu dur. Vous devriez, parce que ça l’est, mais c’était tellement drôle à écrire. Pauvre Harry ! Qu’est-ce que je lui fais subir ! »

Elle a déjà commencé à écrire le sixième tome. « Je l’ai commencé quand j’étais enceinte. C’était autre chose, parce que je savais que je n’y étais pas obligée, ce qui veut dire que j’avais envie de le faire ! Vous voyez, la situation inverse de la Coupe de Feu ! »

Elle se sentait beaucoup plus libre. « Je veux passer du temps avec David, parce que je ne l’ai pas conçu pour ensuite le confier à une armée de nounous. Mais j’ai vraiment envie d’écrire les sixième et septième livres. »

Le sixième sera sûrement plus court, dis-je. « Oui. Le septième, en revanche, sera probablement énorme… C’est devenu une si grosse partie de ma vie... Je suis vraiment angoissée à l’idée de quitter tout cela. Quand j’atteindrai la fin du septième, je me dirai probablement : "Je vais encore rajouter un petit bout, juste un petit bout en plus". Ce sera incroyable d’avoir terminé. »

Mais le dernier chapitre du 7 est déjà écrit, non ? « Oui, mais il est caché. » Dans un endroit secret ? « Gardé par des trolls. » Personne ne sait ? « Je ne l’ai dit à personne. Vraiment personne. Si vous entendez un jour quelqu’un prétendre qu’il sait ce qu’il se passe à la fin, c’est un mensonge. Je ne l’ai jamais dit à personne. » Peut-être si l'on vous fait boire… « Je ne le dirai jamais à personne. Je sais que je ne le ferai pas. Vous ne pourriez pas me saouler à ce point ! »

Il est temps de se quitter. David a épuisé ses réserves de jouets, nous avons parlé pendant une heure et demie. Cette interview est très différente de la précédente, et il me semble que Joanne Rowling a mûri durant ces 3 années. Elle a fait face à ses propres démons : la célébrité, l’argent, l’insécurité. Elle mène maintenant une vie équilibrée, et en plus de tout le reste, elle a la liberté. C’est un mélange exaltant, qui monte à la tête, un "Pays des Merveilles" sans aucun doutes, mais elle reste prudente. « Je suis le genre de personne qui s’attend toujours à ce qu’une catastrophe lui tombe dessus sans prévenir, parce que c’est souvent arrivé. J’essaye de garder un équilibre entre la reconnaissance que j’éprouve pour tout ce qui m’est arrivé – parce que je suis immensément reconnaissante – et la peur : j’ai peur de devenir arrogante, parce qu’il est possible que tout s’écroule demain. »

 

© The Times, 20.06.03




[ Retour en haut ]

¤ Ce Site est Optimisé pour Internet Explorer 4.x et + ¤ Pour une résolution de 800 x 600 & 1024 x 768 ¤