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Interview réalisée par l'équipe newsnight pour la BBC2, 19/06/2003

J.K. Rowling : l’interview

Il y a des livres, et il y a Harry Potter. Ils constituent le plus grand phénomène de l’histoire de l’édition moderne. 200 millions d’exemplaires, au sujet d’un garçon qui découvre qu’il est un sorcier célèbre dans le monde entier.

Ils sont en vente dans plus de 200 pays, et traduits dans plus de 50 langues. Au-delà des livres, il y a une industrie - films, poupées, jeux et  marchandises qui rapportent des centaines de millions de livres chaque année. Tout cela part d’une idée qui a trotté dans la tête de J.K. Rowling, alors presque sans-le-sou, pendant qu’elle était assise dans un train. Elle a imaginé son histoire comme une série de sept livres, chacun couvrant une année à l’école pour les sorcières et sorciers de Poudlard. Le cinquième livre, Harry Potter et l’Ordre du Phénix, sera mis en vente dans vingt-huit heures et demie. On s’attend assurément à ce qu’il fasse l’objet du plus gros tirage de l’histoire. L’auteur de ce phénomène vit à Édimbourg.

Jeremy Paxman : Donc, c’est celui-là (en parlant du livre) ?

J.K. Rowling : C’est celui-là.

JP : Sommes-nous autorisés à regarder à l’intérieur ?

J.K. Rowling : Hmmmm. Oui, un peu. Vous pouvez jeter un coup d’œil... oui, voilà, pas plus.

JP : Combien de pages ?

J.K. Rowling : 766... Tout cela grâce à une panne d’inspiration... ce qui, je pense que vous en conviendrez, relève pour le moins de la prouesse.

JP : Mais ne trouvez-vous pas toute cette histoire de secrets, le besoin de garder tout cela secret, un peu ridicule ?

J.K. Rowling : Non.

JP : Pourquoi pas ?

J.K. Rowling : Non, pas du tout. Et bien, je suis à l’origine d’une grande partie de tout cela.

JP : Vraiment ?

J.K. Rowling : Oui absolument. Je veux dire, bien sûr on pourrait faire preuve de cynisme, et je suis sûre que vous seriez porté à le faire et à dire que c’était un stratagème marketing, mais je ne veux pas que les enfants sachent ce qui va se passer. Parce que cela fait partie de l’excitation de l’histoire, et vous savez, ayant sué sang et eau pour brouiller les pistes et semer tous mes indices.... pour moi ce n’est pas une... c’est ma... c’est ma... j’allais dire que c’est ma vie, ce n’est pas ma vie, mais c’est une partie très importante de ma vie.

JP : Cela a un prix, ce succès et cette célébrité ?

Le fait d’être célèbre est intéressant parce que je n’ai jamais voulu être célèbre, et je n’ai jamais rêvé que je serais célèbre. Vous savez, mon fantasme d’être un écrivain de renom, et là encore il y a peu de rapport avec ce qui m’arrive souvent en réalité... Je m’imaginais qu’être un écrivain connu, ce serait être comme Jane Austen. Pouvoir s’asseoir chez soi dans le presbytère et vos livres seraient très célèbres et occasionnellement vous correspondriez avec le secrétaire du Prince de Galles. Vous savez, je ne pensais pas qu’on fouillerait dans mes poubelles, je ne m’attendais pas à être photographiée par les longs objectifs des photographes. Je n’ai jamais pensé que cela aurait un impact négatif sur la vie de ma fille, ce qui est parfois le cas. Je serais mal élevée de dire qu’il n’y a rien de bon dans le fait d’être connue ; d’avoir un parfait inconnu qui s’avance vers vous alors que vous marchez autour de Safeway et qui vous dise de nombreuses choses plaisantes à propos de votre travail... Je veux dire bien sûr vous marchez un peu plus rapidement. C’est une chose très très agréable qui peut vous arriver. Je souhaite simplement qu’on ne m’approche pas lorsque je suis en train d’acheter... vous savez...

JP : Du papier toilettes ?

J.K. Rowling : Des articles d’une nature douteuse, exactement. C'est toujours, toujours, à cet endroit-là ! Jamais quand vous êtes dans le rayon des fruits et légumes. Jamais.

JP : Pensez-vous que le succès vous a changée ?

J.K. Rowling : Oui.

JP : De quelle manière ?

J.K. Rowling : Je n’ai plus la sensation d’être une bonne à rien.

JP : Vous ne vous sentiez tout de même pas une bonne à rien ?

J.K. Rowling : Je me sentais totalement nulle. J’étais minable. Oui, vraiment, oui. Et maintenant je sens que, il se trouve qu’il y avait une chose pour laquelle j’étais douée, et j’avais toujours eu le sentiment que je pouvais raconter une histoire, et je suppose que c’est plutôt triste que j’aie eu besoin de l'édition pour confirmer ce sentiment.

JP : Et qu’en est-il de l’argent ? De nombreuses personnes, lorsqu’elles se mettent brutalement à gagner de l’argent, s’en sentent coupables. Éprouvez-vous de la culpabilité ?

J.K. Rowling : Oui, je me sens vraiment coupable. Il est clair que je me sens coupable.

JP : Pourquoi ?

J.K. Rowling : Lorsque tout a commencé, je ne suis pas tout de suite devenue très riche. Le plus grand bond pour moi a été l’acompte de mon éditeur américain qui m’a suffi à acheter une maison, pas au comptant, mais, vous savez, avant on ne faisait que louer. Et je ne me sentais pas coupable, j’avais peur à ce moment-là. Parce que je pensais que je ne devais pas oublier une chose : j’ai de l’argent, je ne dois pas le dépenser de manière stupide. Et puis, oui, oui, je me suis sentie coupable. Oui, c’est vrai. Je veux dire, au moins je pouvais voir les causes et les conséquences. Je savais que j’avais travaillé très dur depuis assez longtemps. Bien sûr, les récompenses étaient complètement disproportionnées mais je voyais comment j’en étais arrivée là donc cela rendait les choses plus faciles à justifier.

JP : Parlons un peu du prochain volume. Harry, Ron et Hermione seront tous plus âgés. Comment vont-ils évoluer ?

J.K. Rowling : Ils vont pas mal changer parce que (...) ils n’ont jamais eu de pulsion hormonale (...) [N.d.T. elle fait une référence biblique]

JP : Mais n’est-ce pas là le modèle habituel des livres pour enfants ? Des hirondelles et des amazones dans le même panier, n’est-ce pas ? Les enfants ne vieillissent pas. Mais votre...

J.K. Rowling : Et il atteint son apothéose dans Peter Pan bien évidemment, où c’est assez explicite, et je trouve cela très sinistre. J’ai reçu une lettre très franche d’une femme qui m’avait entendue dire que Harry allait avoir son premier rendez-vous amoureux ou quelque chose comme ça, et elle m’a dit : «S’il vous plaît, ne faites pas cela, c’est horrible. Je veux que ces livres soient un monde où mes enfants puissent s’évader». Elle m’a littéralement dit : «libre des blessures et de la crainte», alors j’ai pensé «Avez-vous lu les livres ? De quoi parlez-vous de libérer des blessures et de la   crainte ? Harry échappe à l’enfer absolu toutes les fois qu’il retourne au collège.» Donc je pense qu’un peu de bécotage allégerait les problèmes.

JP : Donc il y aura quelques couples dans ce livre, n’est-ce pas ?

J.K. Rowling : Oui, avec le temps.

JP : Et des couples peu probables ? Pas Hermione et Drago Malefoy ou quelque chose comme cela ?

J.K. Rowling : Je ne souhaite pas vraiment en parler car cela gâcherait les sites de fans. Ils s’amusent tellement avec leurs théories... et c’est amusant, c’est vraiment amusant. Quelques unes sont même presque justes. Aucune ne s’est jamais révélée juste - Je suis allée en voir quelques unes et aucune n’était complètement juste... Il y a une chose pour laquelle, si elle venait à être devinée, je serais vraiment agacée, car c’est plus ou moins le cœur de toute l’histoire. Et cette chose explique un peu tout, et personne ne l’a réellement découverte, mais quelques personnes s’en sont rapprochées de très près. Alors, vous savez, je serais plutôt fâchée après treize ou quatorze ans passés à écrire mes livres si quelqu’un se présentait et disait «je pense que cela se passera au septième tome.» Parce que c’est trop tard, je ne pourrais plus faire diversion à présent, tout est déjà échafaudé, et j’ai semé tous mes indices.

JP : Harry va-t-il devenir un adolescent un peu râleur, rebelle ?

J.K. Rowling : Il est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus en colère dans ce livre-ci. Il est vraiment furieux la plupart du temps, et je pense que c’est légitime, au vu de ce qu’il a traversé. Il est presque temps qu’il commence à se fâcher un peu plus contre ce que le sort lui a réservé.

JP : Bien. Quand vous voyez tous ces gadgets marketing, ces produits dérivés, quand vous voyez des choses telles l’atelier de création de citrouilles fondantes glacées Harry Potter et tout ce bric-à-brac...

J.K. Rowling : Est-ce que cette chose existe vraiment ou venez-vous de l’inventer ?

JP : Je suis sérieux. Il existe une liste d’environ 50 choses comme celle-là. Les polos brodés Harry Potter, la serviette de toilette de l’escapade nocturne, le réveil Harry Potter et Ron Weasley. Je veux dire, cela n'en finit pas !

J.K. Rowling : Je connaissais le réveil. Ce que cela me fait ? Honnêtement, je pense qu’il est assez bien connu que si j’avais pu stopper tout ce merchandising, je l’aurais fait. Et deux fois dans l’année, je fais table ronde avec Warner Bros et nous discutons du merchandising et si seulement vous aviez vu certains objets dont la vente a été annulée ! : les alarmes de la cuvette des toilettes de Mimi Geignarde, et pire encore.

JP : Ça sonnait plutôt bien...

J.K. Rowling : Je savais que vous alliez dire ça. Ce n’est pas drôle. C’était horrible, c’était une chose horrible.

JP : Mais vous auriez pu dire «Non, je ne veux aucun produit dérivé».

J.K. Rowling : Je ne pense pas que je le pouvais à l’époque. Pas à l’époque. Je retiens si mal les dates ! Ce devait être vers 1998-99, j’ai commencé à parler à la Warner, et à ce moment-là je n’avais simplement pas le pouvoir de les arrêter. C’est le propre du monde du cinéma. Parce que ce sont des films dont le coût de réalisation est très élevé, et s’ils continuent à les réaliser, ce qui n’est évidemment pas garanti, mais s’ils continuent à les faire, ils vont se révéler encore plus coûteux, et, je veux dire, je frissonne à l’idée de voir ce qu’ils diront lorsqu’ils verront le tome cinq. Parce que je pense qu’ils commencent à avoir l’impression que j’écris des choses juste pour voir s’ils peuvent les mettre en images. Ce qui n’est bien sûr pas le cas. Mais je sais qu’on s’arrache les cheveux au sujet du monde que j’écris.

JP : Mais vous ne vous inquiétez jamais du fait que, peut-être, votre héritage ne sera pas tout ce monde que vous avez créé mais plein de morceaux de plastique ?

J.K. Rowling : Honnêtement ? En toute honnêteté... Non. Ça ne me préoccupe pas. Je pense que les livres seront toujours plus importants que des morceaux de plastique. Et c’est... Je le pense vraiment, vraiment, et peut-être que cela semble arrogant, mais c’est ainsi que je ressens les choses.

JP : Savez-vous au moins, au niveau où vous êtes arrivée... Savez-vous au moins ce que vous gagnez ?

J.K. Rowling : Non...

JP : Savez-vous ce que vous avez gagné l’année dernière ?

J.K. Rowling : Non.

JP : Et bien je dirais des dizaines de millions...

J.K. R : J’ai rencontré dernièrement mon comptable et je lui ai dit : «On dit dans le classement des grandes fortunes que je suis plus riche que la Reine, donc cela signifie que vous avez détourné une somme considérable d’argent !». Je veux dire, je sais globalement ce que j’ai. Enfin, je ne suis pas naïve à ce point ! Et je ne possède certainement pas 280 millions de livres.

JP : Combien, en gros ?

 J.K. Rowling : Dois-je vraiment vous le dire ?

JP : Je ne sais pas. Vous ne pouvez pas me reprocher de vous poser la question.

J.K. Rowling : Non, je ne vous reproche pas de me le demander.

JP : Vous avez indiqué dans les précédents livres que vous en finissiez un et commenciez le suivant immédiatement après. Avez-vous commencé le sixième ?

J.K. Rowling : Oui.

JP : Où en êtes-vous rendue dans sa rédaction ?

J.K. Rowling : Pas si loin que ça parce que j’ai eu un bébé... Mais oui, je l’ai commencé quand j’étais encore enceinte de David. Et, en réalité, je me suis un peu consacrée à l’écriture l’autre jour, et ce n’est pas mal, étant donné qu’il n’a que dix semaines. Donc il me prend une grande partie de mon temps en ce moment. Mais, oui, j’en ai écrit un peu plus l’autre jour.

JP : Allons-nous découvrir dans le tome 5 pourquoi Voldemort fait preuve de tant d’animosité envers les parents de Harry ?

 J.K. Rowling : Oui.

JP : Pouvez-vous nous donner un indice quant à...

J.K. Rowling : Non. Il n’y en a plus pour longtemps à attendre. Arrêtez. Oui, je vous assure que vous découvrez cela dans le tome 5.

JP : Que souhaitez-vous nous dire d’autre sur ce qu’il y a dans le volume 5 ?

J.K. Rowling : Évidemment, un nouveau professeur de défense contre les forces du Mal.

JP : Et ce sera une femme ?

J.K. Rowling : Oui. Et ce n’est pas Fleur, sur qui tout le monde spécule sur Internet. Et ce n’est pas... Qui est l’autre personne sur laquelle on ne cesse de se poser des questions ? Mrs Figg. Ce n’est pas Mrs Figg. J’ai lu ces deux théories.

JP : Va-t-on découvrir de nouvelles choses sur Rogue ?

J.K. Rowling : Oui.

JP : Et la mère de Harry ? Est-ce qu’il avait le béguin pour la mère de Harry, ou éprouvait un amour non réciproque ou quelque chose comme ça ?

J.K. Rowling : ...D’où sont animosité pour Harry ?

JP : Oui.

J.K. Rowling : Vous spéculez ?

JP : Je spécule, oui, je demande juste si vous pouvez nous le dire.

J.K. Rowling : Non, je ne peux pas vous le dire. Mais vous découvrez vraiment beaucoup plus sur Rogue, pas mal de choses supplémentaires à son sujet.

JP : Et va t-il y avoir une mort dans ce livre ?

J.K. Rowling : Oui. Une mort horrible, horrible.

JP : Une mort horrible d’un personnage important ?

J.K. Rowling : Oui. Je suis allée dans la cuisine après l’avoir fait...

JP : Quoi donc, tué cette personne ?

J.K. Rowling : Oui. Et bien, j’avais réécrit la mort, je l’avais réécrite, et c’était fini. C’était définitif. Et la personne était morte pour de bon. Et j’ai marché en pleurs jusqu’à la cuisine quand Neil [son mari, N.d.T.] m’a dit : «alors, ma parole, qu’est-ce qui ne va pas ?» et j’ai dit : «et bien, je viens de tuer la personne». Et il a dit : «alors, tu n’as qu’à ne pas le faire». J’ai pensé... c’est un médecin vous savez... et j’ai dit «mais ça ne marche pas comme ça. Quand on écrit des livres pour enfants, on se doit d’être un tueur sans pitié.»

JP : Est-ce que cela va faire de la peine aux gens ?

J.K. Rowling : Oui. Ça m’a fait de la peine. J’ai toujours su que cela allait arriver, mais j’ai réussi à vivre sans me rendre à l’évidence, et à continuer à faire vivre le personnage sans y penser.

JP : Donc vous savez ce que vont devenir tous les personnages de première importance du début à la fin de la série ?

J.K. Rowling : Oui... oui.

JP : Pourquoi arrêter quand ils ont grandi ? Cela pourrait être intéressant de connaître ce qu’il adviendra de Harry une fois adulte.

J.K. Rowling : Comment savez-vous qu’il sera toujours vivant ?

JP : Oh. À la fin du tome 7 ?

J.K. Rowling : Ce serait un moyen de faire disparaître le merchandising.

JP : Ce serait vraiment tuer la poule aux œufs d’or, vous ne trouvez pas ?

J.K. Rowling : Et bien, oui. Je suis censée être plus riche que la Reine alors qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse ? Je suis plus contente maintenant que je ne l’ai jamais été dans ma vie, assurément.

JP : Mais il n'y a pas que l'écriture qui y est pour quelque chose, bien sûr...

J.K. Rowling : Non... mais c’est très lié. J’ai eu besoin de prendre des jours de congé entre les tomes 4 et 5, et j’ai vraiment eu envie de faire le point sur de nombreuses choses. J’ai réfléchi, en quelque sorte, et j’ai pris une grande bouffée d’air, j’ai regardé autour de moi, et j’ai réalisé ce qui m’était arrivé, et je me suis accordé du temps pour m’en occuper un peu mieux. Je pense que si vous m’aviez interviewée il y a quatre ans, j’aurais été loin d’être aussi décontractée, à mon avis.

JP : Vous êtes devenue une propriété publique, d’un côté, en un certain sens.

J.K. Rowling : Oui.

JP : Vous appartenez aux gens, à cause de ce que vous avez créé, les gens ont envie que vous leur apparteniez.

J.K. Rowling : Oui, c’est vrai, sans aucun doute. On doit recevoir un millier de lettres par semaine au bureau - venir me souhaiter ma fête, écrire une lettre personnalisé à ma fille, venir à la fête d’anniversaire de mon fils... - vous voyez ce que je veux dire. Et quelque part c’est très touchant, que l’on pense, que l’on croie vraiment que j’ai le temps.

JP : Mais qui ne tente rien n’a rien.

J.K. Rowling : Je ne leur reproche pas de tenter, non, absolument pas. Exception faite pour la femme qui m’a écrit et qui m’a dit «pourrions-nous mon mari et moi vous réclamer un versement annuel parce que nous ne sommes pas allés au théâtre en trois ans» - et comme les lettres de charité vont bon train ce n’était pas une très bonne perspective.

JP : Comme les lettres de charité vont bon train... vous devez recevoir des tas de... faites-vous souvent des dons d’argent ?

J.K. Rowling : Et bien... mmmmm. Je donne de l’argent, c’est tout ce que je peux dire.

J.K. Rowling : Ne montrez pas cela de trop près ! Voici le plan de Harry Potter et l'Ordre du Phénix. J'ai des tableaux comme celui-ci pour chaque tome — en fait j'en ai à peu près douze pour chaque. C'est juste un moyen de me remémorer ce qui doit se passer dans chaque chapitre pour nous faire progresser dans l'intrigue. Et ensuite vous avez toutes les intrigues secondaires. C'est juste un moyen de garder une trace de ce qui se produit.

JP : Et ces petits bouts de papier que vous avez élégamment rangés dans un sac, ce sont des idées pour votre intrigue, ou...

J.K. Rowling : Certains sont à présent totalement redondants puisque l'écriture du tome 5 est terminée et je suppose que je les conserve dans un élan de sentimentalité... Mais d'autres contiennent des petites histoires précieuses — sur celui-ci vous avez l'historique des Mangemorts et je ne sais pas finalement si j'en aurai besoin un jour — mais à une certaine période (...) on les appelait les Chevaliers de Walpurgis. Je ne sait pas si ça me servira. Mais le fait de le savoir me plaît. J'aime garder ce genre de trucs à portée de main.

JP : Comment préférez-vous travailler ? Je veux dire, beaucoup d'auteurs s'assoient et se disent : "Je dois pondre 600 mots ou 1000 mots par jour". Travaillez-vous ainsi ? Comment vous y prenez-vous ?

J.K. Rowling : Non, c'est comme vous construire vos propres obstacles, je trouve.

JP : Non — enfin, d'éminents auteurs ont écrit de cette manière.

J.K. Rowling : C'est ainsi que vous vous y prenez...

JP : Non ! j'ai dit "d'éminents auteurs"... Somerset Maugham écrivait 600 mots par jour et pouvait s'arrêter au beau milieu d'une phrase.

J.K. Rowling : Moi, non, je ne pourrais pas.

JP : Alors que faites-vous ? Vous vous asseyez et ne cessez d'écrire jusqu'à ce que vous soyez trop épuisée pour continuer...

J.K. Rowling : Oui, c'est assez bien vu en fait ! Mon école, c'est une école où les écrivains se dépensent en pure perte. Vous savez, l'histoire des 600 mots... je veux dire, il y a des jours très durs où l'on fait un très, très, très gros travail sans écrire un seul mot, mais simplement en revoyant son texte, ou alors on ne griffonne que quelques mots.

JP : On sait que vous avez écrit la fin.

J.K. Rowling : J’ai écrit le dernier chapitre du 7ème tome.

JP : Donc vous savez où vous allez. Savez vous comment vous allez y aller ?

J.K. Rowling : Oui. Oui. Je veux dire, je m’accorde une marge. Ce serait tellement ennuyeux si je le savais réellement. Je n'aurais plus qu'à mettre la ponctuation, n’est-ce pas ? Tout n’est pas planifié à ce point. Mais c’est assez bien ficelé. Ce serait inquiétant si ça ne l’était pas à ce stade, non ? ...si je passais ni vu ni connu du tome 5 au tome 6 et me demandais : "qu'est-ce que je vais bien pouvoir écrire dans le tome 6 ?". Vous savez, c’est une histoire compliquée alors j’ai besoin de savoir ce que je fais.

JP : Avez vous déjà regretté d'avoir commencé ?

J.K. Rowling : Oui, mais pas pour les raisons auxquelles vous pouvez penser. Quelquefois, oui, j’ai eu de très mauvais moments durant lesquels je pensais «mais pourquoi diable est-ce que je fais ça ?». Mais c’était très rare. Vraiment rare.

JP : Pourquoi pensez-vous cela de temps en temps ?

J.K. Rowling : Je ne l’ai pas pensé depuis un long moment, mais c’était pendant que j’écrivais le quatrième tome. Je traversais une très mauvaise période. Ce qui est drôle c’est que la presse écrivait que j’avais l'angoisse de la page blanche avec l'Ordre du Phénix.

JP : C’est le prochain.

J.K. Rowling : Oui, celui qui est sur le point de sortir. Et il y avait des spéculations comme quoi j’avais la pression… c’était vraiment amusant, sans mentir, parce que selon les jours, soit je ressentais tellement la pression que je craquais, soit j’étais trop heureuse d’être mariée... Et ça m'empêchait d’écrire. Et quelque chose me dit que ça ne peut pas être les deux en même temps ! Mais en fait, l’Ordre du Phénix ne m’a jamais causé aucun problème. C’était plutôt un livre facile à écrire. Et très plaisant à écrire, qui plus est. Pour la Chambre des secrets, j’ai vraiment eu des pannes d’inspiration. Courtes, je pense. Ce n’était pas un cas très sérieux, c’était seulement l'affaire de cinq semaines. Et, en comparaison à certaines personnes, qu’est-ce que cinq semaines ? Lorsqu'il s'était agi d'écrire la fin de la Coupe de Feu, j’étais très malheureuse, jusqu'à me perdre en rêveries que je me casserais un bras et qu’ainsi je ne serais pas capable de… oui, vous avez bien entendu. Je veux dire que je n’étais pas loin de penser : "comment puis-je me casser un bras afin de pouvoir dire à mes éditeurs que je ne peux pas physiquement remplir ma tâche ?"... et alors cela me donnerait plus de temps. Parce que je m’étais engagée pour une date limite totalement irréaliste. Et j’ai respecté la date butoir. Mais je l’ai fait en surveillant l’horloge, vraiment. J’étais tellement malheureuse.

JP : Donc vous n’avez pas eu de panne d'inspiration. La raison pour laquelle ce livre a été... — combien... trois années… ça fait trois ans depuis le dernier, n’est ce pas ? Pourquoi cela a-t-il a pris si longtemps ?

J.K. Rowling : Vous n'y êtes pas.

JP : Heu…

J.K. Rowling : Ça n'a pas pris si longtemps. J’ai décidé… Ce qui s’est passé, c’est que pour la Coupe de Feu j’étais dans un tel état une fois le livre terminé... et je veux dire qu’à ce moment-là je sentais vraiment que beaucoup de choses arrivaient en même temps que la Coupe de Feu, c'est-à-dire que l’attention que me portait la presse avait atteint un niveau jusque-là inconnu, un niveau tel que je ne pouvais plus travailler en dehors de chez moi, et un sacré tas de choses étaient en route, vous savez. C’était, vous savez, la célébrité. Est-ce que je me sens encore comme ça ? Non. Mais c’est parce que j’ai pris du temps libre. Et j'ai continué d'écrire pendant ces trois dernières années parce que je n’arrête jamais d’écrire. Mais je ne voulais plus être publiée. C’était là la grosse différence. Ainsi quand j’ai eu fini la Coupe de Feu, j’ai dit à mes deux éditeurs (il n’y avait que deux éditeurs qui avaient acheté le livre à paraître à l'époque) : "je veux vous rembourser mon avance". Et tous les deux — on pouvait presque les entendre avoir une crise cardiaque au bout du fil — de rétorquer : "pourquoi voulez-vous nous rembourser votre avance ?". Et je leur ai dit : "parce que je ne veux pas publier l’an prochain. Je veux écrire ce livre d'une manière plus tranquille et je veux prendre quelques pauses". Parce que j’avais eu… quand j’ai eu fini l'école des sorciers, j’ai littéralement commencé la Chambre des secrets l'après-midi même. Quand j’ai eu fini la Chambre des secrets, j’ai commencé le prisonnier d’Azkaban le lendemain. Et quand j’ai eu fini le prisonnier d'Azkaban, j’avais déjà commencé la Coupe de Feu, parce qu’ils s'imbriquaient l'un dans l'autre — donc il n’y avait absolument aucune trêve. Et je savais que c'était au-delà de mes forces. Je savais que je ne pouvais simplement pas le faire, mon cerveau aurait court-circuité si j'avais essayé de le faire à nouveau. Donc, les éditeurs ont dit "et bien, nous aurons le livre quand vous l'aurez fini, et on supprime la date limite". Donc j'ai dit "d'accord". C’est ainsi que ça a marché. Il n’y avait donc pas de date limite. Alors, une fois pour toutes, et notez-le bien, je n’ai pas dépassé la date butoir. Parce qu’il n’y avait pas de date butoir.

JP : Et vous n’avez pas eu de pannes d'inspiration sur ce livre ?

J.K. Rowling : Non ! J’ai juste produit le quart d’un million de mots. C’est plutôt difficile à faire en ayant la hantise de la page blanche.

JP : C’est plus long que le nouveau testament, vous savez.

J.K. Rowling : Oh mon Dieu, arrêtez. Toutes ces nouvelles choses que je ne savais pas ! C'est vrai ?

JP : Oui, plus long d'environ 70 000 mots.

J.K. Rowling : Vous savez que les fondamentalistes chrétiens vont trouver de quoi transformer cela en une raison pour me détester ("Elle est plus prolixe que Dieu" !).

JP : Est-ce que le cinquième tome — cette chose de la taille d’une brique de maison — n'était pas plus long que ça à l’origine ?

J.K. Rowling : Non, en fait non. C’est à peu près de la taille... — au début je pensais qu’il serait légèrement plus court que la Coupe de Feu —...quelle est l’expression ? L’histoire grandit en la racontant. Ce fut le cas. Si vous voulez, j’ai tellement d'idées maintenant, tellement de petites histoires à raconter, et avec le tome cinq c'était bien mon intention de le faire. Le tome six n’aura pas besoin d’être aussi long. J'ai dû faire de nombreux changements, il y a beaucoup de va-et-vient dans mon esprit, vous savez.

JP : Vous allez devoir régler beaucoup de derniers détails dans le tome 7 ?

J.K. Rowling : Oh, pitié, j’espère que non. J'ai bien l'intention de régler le tout habilement une bonne fois… voilà, bonne nuit !

JP : Donc le septième ne devrait pas être particulièrement long non plus…

J.K. Rowling : Non, je pense que ça va être long parce que je ne vais pas vouloir arrêter. Je vais tout bonnement continuer à écrire. Je vais probablement commencer une nouvelle intrigue complète dans le septième tome. Ça va être vraiment difficile de laisser tout. Je veux dire, j’attends vraiment l'ère post-Harry de ma vie avec impatience, parce que certaines choses qui vont de paire avec cette période ne sont pas si joyeuses, mais en même temps, je redoute de quitter Harry… parce que je travaille sur ces romans depuis le début de ce qui, je l'espère sincèrement, se révèlera avoir été la partie la plus turbulente de ma vie, et ce constamment, et j'y ai travaillé si dur pendant si longtemps — ensuite ce sera fini et je pense que ça laissera un gros vide.

JP : Savez vous ce que vous allez faire après ça ?

J.K. Rowling : À vrai dire, durant ces trois dernières années que je viens de vivre, j’ai écrit quelque chose d’autre pendant un bon moment, et c'était vraiment bien, c’était bien, et je reviendrai peut-être bien à cela. Je ne sais pas.

JP : Est-ce un roman pour adultes ?

J.K. Rowling : Mmmm. C’est juste quelque chose de complètement différent. C’était vraiment libérateur de le faire.

JP : Ce sera plutôt difficile pour vous cependant. Il vous faudrait le publier sous un pseudonyme, n’est-ce pas ?

J.K. Rowling : Exactement. Mais on découvrira la supercherie en quelques secondes. Je ne sous-estime pas les pouvoirs d'investigation de la presse, mais je ne sais pas ce que je ferai. Enfin, je sais que je continuerai à écrire. Mais publierai-je ? Je l'ignore. Bien sûr, vous l'avez dit, on écrit pour être publié, parce que l'on écrit pour partager son histoire. Mais je repense à ce qui est arrivé à AA Milne... bien sûr, il a essayé d’écrire des romans pour adultes, mais jamais on n'a fait référence à lui sans mentionner Tigrou, Winnie et Porcinet. Ce qui me laisse imaginer que la même chose se produira avec moi. Mais très bien. Dieu sait que mes épaules sont assez larges, je pourrais faire face à cela. Mais je voudrais quelque temps pour avoir une vie normale à la fin de la série, et le meilleur moyen, sans nul doute, c'est de ne pas publier immédiatement.

JP : Ce n’est pas une mauvaise chose d’aller vers votre tombe en ayant inventé ce monde à part entière et donné envie aux enfants de lire.

J.K. Rowling : Oh mon Dieu. Non. Pas du tout. Bien sûr je suis immensément fière de Harry, et je ne le renierai jamais, et je promets de ne jamais, jamais m’excuser pour ça. Parce que je suis fière de lui et je défendrai Harry contre tous les arrivants.

JP : Merci J.K. Rowling.

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