Interview réalisée par l'équipe
newsnight pour
la BBC2, 19/06/2003
J.K. Rowling : l’interview
Il y a des livres,
et il y a Harry Potter.
Ils constituent le plus
grand phénomène de l’histoire
de l’édition moderne.
200 millions d’exemplaires,
au sujet d’un garçon
qui découvre qu’il est
un sorcier célèbre dans
le monde entier.
Ils sont en vente
dans plus de 200 pays,
et traduits dans plus
de 50 langues. Au-delà
des livres, il y a une
industrie - films, poupées,
jeux et marchandises
qui rapportent des centaines
de millions de livres
chaque année. Tout cela
part d’une idée qui
a trotté dans la tête
de J.K. Rowling, alors
presque sans-le-sou,
pendant qu’elle était
assise dans un train.
Elle a imaginé son histoire
comme une série de sept
livres, chacun couvrant
une année à l’école
pour les sorcières et
sorciers de Poudlard.
Le cinquième livre,
Harry Potter et l’Ordre
du Phénix, sera mis
en vente dans vingt-huit
heures et demie. On
s’attend assurément
à ce qu’il fasse l’objet
du plus gros tirage
de l’histoire. L’auteur
de ce phénomène vit
à Édimbourg.
Jeremy Paxman : Donc,
c’est celui-là (en parlant
du livre) ?
J.K. Rowling : C’est
celui-là.
JP : Sommes-nous
autorisés à regarder
à l’intérieur ?
J.K. Rowling : Hmmmm.
Oui, un peu. Vous pouvez
jeter un coup d’œil...
oui, voilà, pas plus.
JP : Combien de pages
?
J.K. Rowling : 766...
Tout cela grâce à une
panne d’inspiration...
ce qui, je pense que
vous en conviendrez,
relève pour le moins
de la prouesse.
JP : Mais ne trouvez-vous
pas toute cette histoire
de secrets, le besoin
de garder tout cela
secret, un peu ridicule
?
J.K. Rowling : Non.
JP : Pourquoi pas
?
J.K. Rowling : Non,
pas du tout. Et bien,
je suis à l’origine
d’une grande partie
de tout cela.
JP : Vraiment ?
J.K. Rowling : Oui
absolument. Je veux
dire, bien sûr on pourrait
faire preuve de cynisme,
et je suis sûre que
vous seriez porté à
le faire et à dire que
c’était un stratagème
marketing, mais je ne
veux pas que les enfants
sachent ce qui va se
passer. Parce que cela
fait partie de l’excitation
de l’histoire, et vous
savez, ayant sué sang
et eau pour brouiller
les pistes et semer
tous mes indices....
pour moi ce n’est pas
une... c’est ma... c’est
ma... j’allais dire
que c’est ma vie, ce
n’est pas ma vie, mais
c’est une partie très
importante de ma vie.
JP : Cela a un prix,
ce succès et cette célébrité
?
Le fait d’être célèbre
est intéressant parce
que je n’ai jamais voulu
être célèbre, et je
n’ai jamais rêvé que
je serais célèbre. Vous
savez, mon fantasme
d’être un écrivain de
renom, et là encore
il y a peu de rapport
avec ce qui m’arrive
souvent en réalité...
Je m’imaginais qu’être
un écrivain connu, ce
serait être comme Jane
Austen. Pouvoir s’asseoir
chez soi dans le presbytère
et vos livres seraient
très célèbres et occasionnellement
vous correspondriez
avec le secrétaire du
Prince de Galles. Vous
savez, je ne pensais
pas qu’on fouillerait
dans mes poubelles,
je ne m’attendais pas
à être photographiée
par les longs objectifs
des photographes. Je
n’ai jamais pensé que
cela aurait un impact
négatif sur la vie de
ma fille, ce qui est
parfois le cas. Je serais
mal élevée de dire qu’il
n’y a rien de bon dans
le fait d’être connue
; d’avoir un parfait
inconnu qui s’avance
vers vous alors que
vous marchez autour
de Safeway et qui vous
dise de nombreuses choses
plaisantes à propos
de votre travail...
Je veux dire bien sûr
vous marchez un peu
plus rapidement. C’est
une chose très très
agréable qui peut vous
arriver. Je souhaite
simplement qu’on ne
m’approche pas lorsque
je suis en train d’acheter...
vous savez...
JP : Du papier toilettes
?
J.K. Rowling : Des
articles d’une nature
douteuse, exactement.
C'est toujours, toujours,
à cet endroit-là ! Jamais
quand vous êtes dans
le rayon des fruits
et légumes. Jamais.
JP : Pensez-vous
que le succès vous a
changée ?
J.K. Rowling : Oui.
JP : De quelle manière
?
J.K. Rowling : Je
n’ai plus la sensation
d’être une bonne à rien.
JP : Vous ne vous
sentiez tout de même
pas une bonne à rien
?
J.K. Rowling : Je
me sentais totalement
nulle. J’étais minable.
Oui, vraiment, oui.
Et maintenant je sens
que, il se trouve qu’il
y avait une chose pour
laquelle j’étais douée,
et j’avais toujours
eu le sentiment que
je pouvais raconter
une histoire, et je
suppose que c’est plutôt
triste que j’aie eu
besoin de l'édition
pour confirmer ce sentiment.
JP : Et qu’en est-il
de l’argent ? De nombreuses
personnes, lorsqu’elles
se mettent brutalement
à gagner de l’argent,
s’en sentent coupables.
Éprouvez-vous de la
culpabilité ?
J.K. Rowling : Oui,
je me sens vraiment
coupable. Il est clair
que je me sens coupable.
JP : Pourquoi ?
J.K. Rowling : Lorsque
tout a commencé, je
ne suis pas tout de
suite devenue très riche.
Le plus grand bond pour
moi a été l’acompte
de mon éditeur américain
qui m’a suffi à acheter
une maison, pas au comptant,
mais, vous savez, avant
on ne faisait que louer.
Et je ne me sentais
pas coupable, j’avais
peur à ce moment-là.
Parce que je pensais
que je ne devais pas
oublier une chose :
j’ai de l’argent, je
ne dois pas le dépenser
de manière stupide.
Et puis, oui, oui, je
me suis sentie coupable.
Oui, c’est vrai. Je
veux dire, au moins
je pouvais voir les
causes et les conséquences.
Je savais que j’avais
travaillé très dur depuis
assez longtemps. Bien
sûr, les récompenses
étaient complètement
disproportionnées mais
je voyais comment j’en
étais arrivée là donc
cela rendait les choses
plus faciles à justifier.
JP : Parlons un peu
du prochain volume.
Harry, Ron et Hermione
seront tous plus âgés.
Comment vont-ils évoluer
?
J.K. Rowling : Ils
vont pas mal changer
parce que (...) ils
n’ont jamais eu de pulsion
hormonale (...) [N.d.T.
elle fait une référence
biblique]
JP : Mais n’est-ce
pas là le modèle habituel
des livres pour enfants
? Des hirondelles et
des amazones dans le
même panier, n’est-ce
pas ? Les enfants ne
vieillissent pas. Mais
votre...
J.K. Rowling : Et
il atteint son apothéose
dans Peter Pan bien
évidemment, où c’est
assez explicite, et
je trouve cela très
sinistre. J’ai reçu
une lettre très franche
d’une femme qui m’avait
entendue dire que Harry
allait avoir son premier
rendez-vous amoureux
ou quelque chose comme
ça, et elle m’a dit
: «S’il vous plaît,
ne faites pas cela,
c’est horrible. Je veux
que ces livres soient
un monde où mes enfants
puissent s’évader».
Elle m’a littéralement
dit : «libre des blessures
et de la crainte», alors
j’ai pensé «Avez-vous
lu les livres ? De quoi
parlez-vous de libérer
des blessures et de
la crainte
? Harry échappe à l’enfer
absolu toutes les fois
qu’il retourne au collège.»
Donc je pense qu’un
peu de bécotage allégerait
les problèmes.
JP : Donc il y aura
quelques couples dans
ce livre, n’est-ce pas
?
J.K. Rowling : Oui,
avec le temps.
JP : Et des couples
peu probables ? Pas
Hermione et Drago Malefoy
ou quelque chose comme
cela ?
J.K. Rowling : Je
ne souhaite pas vraiment
en parler car cela gâcherait
les sites de fans. Ils
s’amusent tellement
avec leurs théories...
et c’est amusant, c’est
vraiment amusant. Quelques
unes sont même presque
justes. Aucune ne s’est
jamais révélée juste
- Je suis allée en voir
quelques unes et aucune
n’était complètement
juste... Il y a une
chose pour laquelle,
si elle venait à être
devinée, je serais vraiment
agacée, car c’est plus
ou moins le cœur de
toute l’histoire. Et
cette chose explique
un peu tout, et personne
ne l’a réellement découverte,
mais quelques personnes
s’en sont rapprochées
de très près. Alors,
vous savez, je serais
plutôt fâchée après
treize ou quatorze ans
passés à écrire mes
livres si quelqu’un
se présentait et disait
«je pense que cela se
passera au septième
tome.» Parce que c’est
trop tard, je ne pourrais
plus faire diversion
à présent, tout est
déjà échafaudé, et j’ai
semé tous mes indices.
JP : Harry va-t-il
devenir un adolescent
un peu râleur, rebelle
?
J.K. Rowling : Il
est beaucoup, beaucoup,
beaucoup plus en colère
dans ce livre-ci. Il
est vraiment furieux
la plupart du temps,
et je pense que c’est
légitime, au vu de ce
qu’il a traversé. Il
est presque temps qu’il
commence à se fâcher
un peu plus contre ce
que le sort lui a réservé.
JP : Bien. Quand
vous voyez tous ces
gadgets marketing, ces
produits dérivés, quand
vous voyez des choses
telles l’atelier de
création de citrouilles
fondantes glacées Harry
Potter et tout ce bric-à-brac...
J.K. Rowling : Est-ce
que cette chose existe
vraiment ou venez-vous
de l’inventer ?
JP : Je suis sérieux.
Il existe une liste
d’environ 50 choses
comme celle-là. Les
polos brodés Harry Potter,
la serviette de toilette
de l’escapade nocturne,
le réveil Harry Potter
et Ron Weasley. Je veux
dire, cela n'en finit
pas !
J.K. Rowling : Je
connaissais le réveil.
Ce que cela me fait
? Honnêtement, je pense
qu’il est assez bien
connu que si j’avais
pu stopper tout ce merchandising,
je l’aurais fait. Et
deux fois dans l’année,
je fais table ronde
avec Warner Bros et
nous discutons du merchandising
et si seulement vous
aviez vu certains objets
dont la vente a été
annulée ! : les alarmes
de la cuvette des toilettes
de Mimi Geignarde, et
pire encore.
JP : Ça sonnait plutôt
bien...
J.K. Rowling : Je
savais que vous alliez
dire ça. Ce n’est pas
drôle. C’était horrible,
c’était une chose horrible.
JP : Mais vous auriez
pu dire «Non, je ne
veux aucun produit dérivé».
J.K. Rowling : Je
ne pense pas que je
le pouvais à l’époque.
Pas à l’époque. Je retiens
si mal les dates ! Ce
devait être vers 1998-99,
j’ai commencé à parler
à la Warner, et à ce
moment-là je n’avais
simplement pas le pouvoir
de les arrêter. C’est
le propre du monde du
cinéma. Parce que ce
sont des films dont
le coût de réalisation
est très élevé, et s’ils
continuent à les réaliser,
ce qui n’est évidemment
pas garanti, mais s’ils
continuent à les faire,
ils vont se révéler
encore plus coûteux,
et, je veux dire, je
frissonne à l’idée de
voir ce qu’ils diront
lorsqu’ils verront le
tome cinq. Parce que
je pense qu’ils commencent
à avoir l’impression
que j’écris des choses
juste pour voir s’ils
peuvent les mettre en
images. Ce qui n’est
bien sûr pas le cas.
Mais je sais qu’on s’arrache
les cheveux au sujet
du monde que j’écris.
JP : Mais vous ne
vous inquiétez jamais
du fait que, peut-être,
votre héritage ne sera
pas tout ce monde que
vous avez créé mais
plein de morceaux de
plastique ?
J.K. Rowling : Honnêtement
? En toute honnêteté...
Non. Ça ne me préoccupe
pas. Je pense que les
livres seront toujours
plus importants que
des morceaux de plastique.
Et c’est... Je le pense
vraiment, vraiment,
et peut-être que cela
semble arrogant, mais
c’est ainsi que je ressens
les choses.
JP : Savez-vous au
moins, au niveau où
vous êtes arrivée...
Savez-vous au moins
ce que vous gagnez ?
J.K. Rowling : Non...
JP : Savez-vous ce
que vous avez gagné
l’année dernière ?
J.K. Rowling : Non.
JP : Et bien je dirais
des dizaines de millions...
J.K. R : J’ai rencontré
dernièrement mon comptable
et je lui ai dit : «On
dit dans le classement
des grandes fortunes
que je suis plus riche
que la Reine, donc cela
signifie que vous avez
détourné une somme considérable
d’argent !». Je veux
dire, je sais globalement
ce que j’ai. Enfin,
je ne suis pas naïve
à ce point ! Et je ne
possède certainement
pas 280 millions de
livres.
JP : Combien, en
gros ?
J.K. Rowling
: Dois-je vraiment vous
le dire ?
JP : Je ne sais pas.
Vous ne pouvez pas me
reprocher de vous poser
la question.
J.K. Rowling : Non,
je ne vous reproche
pas de me le demander.
JP : Vous avez indiqué
dans les précédents
livres que vous en finissiez
un et commenciez le
suivant immédiatement
après. Avez-vous commencé
le sixième ?
J.K. Rowling : Oui.
JP : Où en êtes-vous
rendue dans sa rédaction
?
J.K. Rowling : Pas
si loin que ça parce
que j’ai eu un bébé...
Mais oui, je l’ai commencé
quand j’étais encore
enceinte de David. Et,
en réalité, je me suis
un peu consacrée à l’écriture
l’autre jour, et ce
n’est pas mal, étant
donné qu’il n’a que
dix semaines. Donc il
me prend une grande
partie de mon temps
en ce moment. Mais,
oui, j’en ai écrit un
peu plus l’autre jour.
JP : Allons-nous
découvrir dans le tome
5 pourquoi Voldemort
fait preuve de tant
d’animosité envers les
parents de Harry ?
J.K. Rowling
: Oui.
JP : Pouvez-vous
nous donner un indice
quant à...
J.K. Rowling : Non.
Il n’y en a plus pour
longtemps à attendre.
Arrêtez. Oui, je vous
assure que vous découvrez
cela dans le tome 5.
JP : Que souhaitez-vous
nous dire d’autre sur
ce qu’il y a dans le
volume 5 ?
J.K. Rowling : Évidemment,
un nouveau professeur
de défense contre les
forces du Mal.
JP : Et ce sera une
femme ?
J.K. Rowling : Oui.
Et ce n’est pas Fleur,
sur qui tout le monde
spécule sur Internet.
Et ce n’est pas... Qui
est l’autre personne
sur laquelle on ne cesse
de se poser des questions
? Mrs Figg. Ce n’est
pas Mrs Figg. J’ai lu
ces deux théories.
JP : Va-t-on découvrir
de nouvelles choses
sur Rogue ?
J.K. Rowling : Oui.
JP : Et la mère de
Harry ? Est-ce qu’il
avait le béguin pour
la mère de Harry, ou
éprouvait un amour non
réciproque ou quelque
chose comme ça ?
J.K. Rowling : ...D’où
sont animosité pour
Harry ?
JP : Oui.
J.K. Rowling : Vous
spéculez ?
JP : Je spécule,
oui, je demande juste
si vous pouvez nous
le dire.
J.K. Rowling : Non,
je ne peux pas vous
le dire. Mais vous découvrez
vraiment beaucoup plus
sur Rogue, pas mal de
choses supplémentaires
à son sujet.
JP : Et va t-il y
avoir une mort dans
ce livre ?
J.K. Rowling : Oui.
Une mort horrible, horrible.
JP : Une mort horrible
d’un personnage important
?
J.K. Rowling : Oui.
Je suis allée dans la
cuisine après l’avoir
fait...
JP : Quoi donc, tué
cette personne ?
J.K. Rowling : Oui.
Et bien, j’avais réécrit
la mort, je l’avais
réécrite, et c’était
fini. C’était définitif.
Et la personne était
morte pour de bon. Et
j’ai marché en pleurs
jusqu’à la cuisine quand
Neil [son mari, N.d.T.]
m’a dit : «alors, ma
parole, qu’est-ce qui
ne va pas ?» et j’ai
dit : «et bien, je viens
de tuer la personne».
Et il a dit : «alors,
tu n’as qu’à ne pas
le faire». J’ai pensé...
c’est un médecin vous
savez... et j’ai dit
«mais ça ne marche pas
comme ça. Quand on écrit
des livres pour enfants,
on se doit d’être un
tueur sans pitié.»
JP : Est-ce que cela
va faire de la peine
aux gens ?
J.K. Rowling : Oui.
Ça m’a fait de la peine.
J’ai toujours su que
cela allait arriver,
mais j’ai réussi à vivre
sans me rendre à l’évidence,
et à continuer à faire
vivre le personnage
sans y penser.
JP : Donc vous savez
ce que vont devenir
tous les personnages
de première importance
du début à la fin de
la série ?
J.K. Rowling : Oui...
oui.
JP : Pourquoi arrêter
quand ils ont grandi
? Cela pourrait être
intéressant de connaître
ce qu’il adviendra de
Harry une fois adulte.
J.K. Rowling : Comment
savez-vous qu’il sera
toujours vivant ?
JP : Oh. À la fin
du tome 7 ?
J.K. Rowling : Ce
serait un moyen de faire
disparaître le merchandising.
JP : Ce serait vraiment
tuer la poule aux œufs
d’or, vous ne trouvez
pas ?
J.K. Rowling : Et
bien, oui. Je suis censée
être plus riche que
la Reine alors qu’est-ce
que vous voulez que
cela me fasse ? Je suis
plus contente maintenant
que je ne l’ai jamais
été dans ma vie, assurément.
JP : Mais il n'y
a pas que l'écriture
qui y est pour quelque
chose, bien sûr...
J.K. Rowling : Non...
mais c’est très lié.
J’ai eu besoin de prendre
des jours de congé entre
les tomes 4 et 5, et
j’ai vraiment eu envie
de faire le point sur
de nombreuses choses.
J’ai réfléchi, en quelque
sorte, et j’ai pris
une grande bouffée d’air,
j’ai regardé autour
de moi, et j’ai réalisé
ce qui m’était arrivé,
et je me suis accordé
du temps pour m’en occuper
un peu mieux. Je pense
que si vous m’aviez
interviewée il y a quatre
ans, j’aurais été loin
d’être aussi décontractée,
à mon avis.
JP : Vous êtes devenue
une propriété publique,
d’un côté, en un certain
sens.
J.K. Rowling : Oui.
JP : Vous appartenez
aux gens, à cause de
ce que vous avez créé,
les gens ont envie que
vous leur apparteniez.
J.K. Rowling : Oui,
c’est vrai, sans aucun
doute. On doit recevoir
un millier de lettres
par semaine au bureau
- venir me souhaiter
ma fête, écrire une
lettre personnalisé
à ma fille, venir à
la fête d’anniversaire
de mon fils... - vous
voyez ce que je veux
dire. Et quelque part
c’est très touchant,
que l’on pense, que
l’on croie vraiment
que j’ai le temps.
JP : Mais qui ne
tente rien n’a rien.
J.K. Rowling : Je
ne leur reproche pas
de tenter, non, absolument
pas. Exception faite
pour la femme qui m’a
écrit et qui m’a dit
«pourrions-nous mon
mari et moi vous réclamer
un versement annuel
parce que nous ne sommes
pas allés au théâtre
en trois ans» - et comme
les lettres de charité
vont bon train ce n’était
pas une très bonne perspective.
JP : Comme les lettres
de charité vont bon
train... vous devez
recevoir des tas de...
faites-vous souvent
des dons d’argent ?
J.K. Rowling : Et
bien... mmmmm. Je donne
de l’argent, c’est tout
ce que je peux dire.
J.K. Rowling : Ne
montrez pas cela de
trop près ! Voici le
plan de Harry Potter
et l'Ordre du Phénix.
J'ai des tableaux comme
celui-ci pour chaque
tome — en fait j'en
ai à peu près douze
pour chaque. C'est juste
un moyen de me remémorer
ce qui doit se passer
dans chaque chapitre
pour nous faire progresser
dans l'intrigue. Et
ensuite vous avez toutes
les intrigues secondaires.
C'est juste un moyen
de garder une trace
de ce qui se produit.
JP : Et ces petits
bouts de papier que
vous avez élégamment
rangés dans un sac,
ce sont des idées pour
votre intrigue, ou...
J.K. Rowling : Certains
sont à présent totalement
redondants puisque l'écriture
du tome 5 est terminée
et je suppose que je
les conserve dans un
élan de sentimentalité...
Mais d'autres contiennent
des petites histoires
précieuses — sur celui-ci
vous avez l'historique
des Mangemorts et je
ne sais pas finalement
si j'en aurai besoin
un jour — mais à une
certaine période (...)
on les appelait les
Chevaliers de Walpurgis.
Je ne sait pas si ça
me servira. Mais le
fait de le savoir me
plaît. J'aime garder
ce genre de trucs à
portée de main.
JP : Comment préférez-vous
travailler ? Je veux
dire, beaucoup d'auteurs
s'assoient et se disent
: "Je dois pondre
600 mots ou 1000 mots
par jour". Travaillez-vous
ainsi ? Comment vous
y prenez-vous ?
J.K. Rowling : Non,
c'est comme vous construire
vos propres obstacles,
je trouve.
JP : Non — enfin,
d'éminents auteurs ont
écrit de cette manière.
J.K. Rowling : C'est
ainsi que vous vous
y prenez...
JP : Non ! j'ai dit
"d'éminents auteurs"...
Somerset Maugham écrivait
600 mots par jour et
pouvait s'arrêter au
beau milieu d'une phrase.
J.K. Rowling : Moi,
non, je ne pourrais
pas.
JP : Alors que faites-vous
? Vous vous asseyez
et ne cessez d'écrire
jusqu'à ce que vous
soyez trop épuisée pour
continuer...
J.K. Rowling : Oui,
c'est assez bien vu
en fait ! Mon école,
c'est une école où les
écrivains se dépensent
en pure perte. Vous
savez, l'histoire des
600 mots... je veux
dire, il y a des jours
très durs où l'on fait
un très, très, très
gros travail sans écrire
un seul mot, mais simplement
en revoyant son texte,
ou alors on ne griffonne
que quelques mots.
JP : On sait que
vous avez écrit la fin.
J.K. Rowling : J’ai
écrit le dernier chapitre
du 7ème tome.
JP : Donc vous savez
où vous allez. Savez
vous comment vous allez
y aller ?
J.K. Rowling : Oui.
Oui. Je veux dire, je
m’accorde une marge.
Ce serait tellement
ennuyeux si je le savais
réellement. Je n'aurais
plus qu'à mettre la
ponctuation, n’est-ce
pas ? Tout n’est pas
planifié à ce point.
Mais c’est assez bien
ficelé. Ce serait inquiétant
si ça ne l’était pas
à ce stade, non ? ...si
je passais ni vu ni
connu du tome 5 au tome
6 et me demandais :
"qu'est-ce que
je vais bien pouvoir
écrire dans le tome
6 ?". Vous savez,
c’est une histoire compliquée
alors j’ai besoin de
savoir ce que je fais.
JP : Avez vous déjà
regretté d'avoir commencé
?
J.K. Rowling : Oui,
mais pas pour les raisons
auxquelles vous pouvez
penser. Quelquefois,
oui, j’ai eu de très
mauvais moments durant
lesquels je pensais
«mais pourquoi diable
est-ce que je fais ça
?». Mais c’était très
rare. Vraiment rare.
JP : Pourquoi pensez-vous
cela de temps en temps
?
J.K. Rowling : Je
ne l’ai pas pensé depuis
un long moment, mais
c’était pendant que
j’écrivais le quatrième
tome. Je traversais
une très mauvaise période.
Ce qui est drôle c’est
que la presse écrivait
que j’avais l'angoisse
de la page blanche avec
l'Ordre du Phénix.
JP : C’est le prochain.
J.K. Rowling : Oui,
celui qui est sur le
point de sortir. Et
il y avait des spéculations
comme quoi j’avais la
pression… c’était vraiment
amusant, sans mentir,
parce que selon les
jours, soit je ressentais
tellement la pression
que je craquais, soit
j’étais trop heureuse
d’être mariée... Et
ça m'empêchait d’écrire.
Et quelque chose me
dit que ça ne peut pas
être les deux en même
temps ! Mais en fait,
l’Ordre du Phénix ne
m’a jamais causé aucun
problème. C’était plutôt
un livre facile à écrire.
Et très plaisant à écrire,
qui plus est. Pour la
Chambre des secrets,
j’ai vraiment eu des
pannes d’inspiration.
Courtes, je pense. Ce
n’était pas un cas très
sérieux, c’était seulement
l'affaire de cinq semaines.
Et, en comparaison à
certaines personnes,
qu’est-ce que cinq semaines
? Lorsqu'il s'était
agi d'écrire la fin
de la Coupe de Feu,
j’étais très malheureuse,
jusqu'à me perdre en
rêveries que je me casserais
un bras et qu’ainsi
je ne serais pas capable
de… oui, vous avez bien
entendu. Je veux dire
que je n’étais pas loin
de penser : "comment
puis-je me casser un
bras afin de pouvoir
dire à mes éditeurs
que je ne peux pas physiquement
remplir ma tâche ?"...
et alors cela me donnerait
plus de temps. Parce
que je m’étais engagée
pour une date limite
totalement irréaliste.
Et j’ai respecté la
date butoir. Mais je
l’ai fait en surveillant
l’horloge, vraiment.
J’étais tellement malheureuse.
JP : Donc vous n’avez
pas eu de panne d'inspiration.
La raison pour laquelle
ce livre a été... —
combien... trois années…
ça fait trois ans depuis
le dernier, n’est ce
pas ? Pourquoi cela
a-t-il a pris si longtemps
?
J.K. Rowling : Vous
n'y êtes pas.
JP : Heu…
J.K. Rowling : Ça
n'a pas pris si longtemps.
J’ai décidé… Ce qui
s’est passé, c’est que
pour la Coupe de Feu
j’étais dans un tel
état une fois le livre
terminé... et je veux
dire qu’à ce moment-là
je sentais vraiment
que beaucoup de choses
arrivaient en même temps
que la Coupe de Feu,
c'est-à-dire que l’attention
que me portait la presse
avait atteint un niveau
jusque-là inconnu, un
niveau tel que je ne
pouvais plus travailler
en dehors de chez moi,
et un sacré tas de choses
étaient en route, vous
savez. C’était, vous
savez, la célébrité.
Est-ce que je me sens
encore comme ça ? Non.
Mais c’est parce que
j’ai pris du temps libre.
Et j'ai continué d'écrire
pendant ces trois dernières
années parce que je
n’arrête jamais d’écrire.
Mais je ne voulais plus
être publiée. C’était
là la grosse différence.
Ainsi quand j’ai eu
fini la Coupe de Feu,
j’ai dit à mes deux
éditeurs (il n’y avait
que deux éditeurs qui
avaient acheté le livre
à paraître à l'époque)
: "je veux vous
rembourser mon avance".
Et tous les deux — on
pouvait presque les
entendre avoir une crise
cardiaque au bout du
fil — de rétorquer :
"pourquoi voulez-vous
nous rembourser votre
avance ?". Et je
leur ai dit : "parce
que je ne veux pas publier
l’an prochain. Je veux
écrire ce livre d'une
manière plus tranquille
et je veux prendre quelques
pauses". Parce
que j’avais eu… quand
j’ai eu fini l'école
des sorciers, j’ai littéralement
commencé la Chambre
des secrets l'après-midi
même. Quand j’ai eu
fini la Chambre des
secrets, j’ai commencé
le prisonnier d’Azkaban
le lendemain. Et quand
j’ai eu fini le prisonnier
d'Azkaban, j’avais déjà
commencé la Coupe de
Feu, parce qu’ils s'imbriquaient
l'un dans l'autre —
donc il n’y avait absolument
aucune trêve. Et je
savais que c'était au-delà
de mes forces. Je savais
que je ne pouvais simplement
pas le faire, mon cerveau
aurait court-circuité
si j'avais essayé de
le faire à nouveau.
Donc, les éditeurs ont
dit "et bien, nous
aurons le livre quand
vous l'aurez fini, et
on supprime la date
limite". Donc j'ai
dit "d'accord".
C’est ainsi que ça a
marché. Il n’y avait
donc pas de date limite.
Alors, une fois pour
toutes, et notez-le
bien, je n’ai pas dépassé
la date butoir. Parce
qu’il n’y avait pas
de date butoir.
JP : Et vous n’avez
pas eu de pannes d'inspiration
sur ce livre ?
J.K. Rowling : Non
! J’ai juste produit
le quart d’un million
de mots. C’est plutôt
difficile à faire en
ayant la hantise de
la page blanche.
JP : C’est plus long
que le nouveau testament,
vous savez.
J.K. Rowling : Oh
mon Dieu, arrêtez. Toutes
ces nouvelles choses
que je ne savais pas
! C'est vrai ?
JP : Oui, plus long
d'environ 70 000 mots.
J.K. Rowling : Vous
savez que les fondamentalistes
chrétiens vont trouver
de quoi transformer
cela en une raison pour
me détester ("Elle
est plus prolixe que
Dieu" !).
JP : Est-ce que le
cinquième tome — cette
chose de la taille d’une
brique de maison — n'était
pas plus long que ça
à l’origine ?
J.K. Rowling : Non,
en fait non. C’est à
peu près de la taille...
— au début je pensais
qu’il serait légèrement
plus court que la Coupe
de Feu —...quelle est
l’expression ? L’histoire
grandit en la racontant.
Ce fut le cas. Si vous
voulez, j’ai tellement
d'idées maintenant,
tellement de petites
histoires à raconter,
et avec le tome cinq
c'était bien mon intention
de le faire. Le tome
six n’aura pas besoin
d’être aussi long. J'ai
dû faire de nombreux
changements, il y a
beaucoup de va-et-vient
dans mon esprit, vous
savez.
JP : Vous allez devoir
régler beaucoup de derniers
détails dans le tome
7 ?
J.K. Rowling : Oh,
pitié, j’espère que
non. J'ai bien l'intention
de régler le tout habilement
une bonne fois… voilà,
bonne nuit !
JP : Donc le septième
ne devrait pas être
particulièrement long
non plus…
J.K. Rowling : Non,
je pense que ça va être
long parce que je ne
vais pas vouloir arrêter.
Je vais tout bonnement
continuer à écrire.
Je vais probablement
commencer une nouvelle
intrigue complète dans
le septième tome. Ça
va être vraiment difficile
de laisser tout. Je
veux dire, j’attends
vraiment l'ère post-Harry
de ma vie avec impatience,
parce que certaines
choses qui vont de paire
avec cette période ne
sont pas si joyeuses,
mais en même temps,
je redoute de quitter
Harry… parce que je
travaille sur ces romans
depuis le début de ce
qui, je l'espère sincèrement,
se révèlera avoir été
la partie la plus turbulente
de ma vie, et ce constamment,
et j'y ai travaillé
si dur pendant si longtemps
— ensuite ce sera fini
et je pense que ça laissera
un gros vide.
JP : Savez vous ce
que vous allez faire
après ça ?
J.K. Rowling : À
vrai dire, durant ces
trois dernières années
que je viens de vivre,
j’ai écrit quelque chose
d’autre pendant un bon
moment, et c'était vraiment
bien, c’était bien,
et je reviendrai peut-être
bien à cela. Je ne sais
pas.
JP : Est-ce un roman
pour adultes ?
J.K. Rowling : Mmmm.
C’est juste quelque
chose de complètement
différent. C’était vraiment
libérateur de le faire.
JP : Ce sera plutôt
difficile pour vous
cependant. Il vous faudrait
le publier sous un pseudonyme,
n’est-ce pas ?
J.K. Rowling : Exactement.
Mais on découvrira la
supercherie en quelques
secondes. Je ne sous-estime
pas les pouvoirs d'investigation
de la presse, mais je
ne sais pas ce que je
ferai. Enfin, je sais
que je continuerai à
écrire. Mais publierai-je
? Je l'ignore. Bien
sûr, vous l'avez dit,
on écrit pour être publié,
parce que l'on écrit
pour partager son histoire.
Mais je repense à ce
qui est arrivé à AA
Milne... bien sûr, il
a essayé d’écrire des
romans pour adultes,
mais jamais on n'a fait
référence à lui sans
mentionner Tigrou, Winnie
et Porcinet. Ce qui
me laisse imaginer que
la même chose se produira
avec moi. Mais très
bien. Dieu sait que
mes épaules sont assez
larges, je pourrais
faire face à cela. Mais
je voudrais quelque
temps pour avoir une
vie normale à la fin
de la série, et le meilleur
moyen, sans nul doute,
c'est de ne pas publier
immédiatement.
JP : Ce n’est pas
une mauvaise chose d’aller
vers votre tombe en
ayant inventé ce monde
à part entière et donné
envie aux enfants de
lire.
J.K. Rowling : Oh
mon Dieu. Non. Pas du
tout. Bien sûr je suis
immensément fière de
Harry, et je ne le renierai
jamais, et je promets
de ne jamais, jamais
m’excuser pour ça. Parce
que je suis fière de
lui et je défendrai
Harry contre tous les
arrivants.
JP : Merci J.K. Rowling.
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